Relation des événements survenus au fort de Battice du 9 mai au 19 mai 1940

A 21 h 45, alors que tous les officiers sont présents au fort, le chef de corps, le colonel M. Modart, accompagné de son adjudant-major Cap. Cdt Gobert vient faire un contre-appel. Ces officiers quittent le fort à 23 heures.
A 19 h 30, l’I.N.R. diffuse que l’action des congés de 5 jours est rétablie.
De tous les événements que nous retenons se dégage une note d’optimisme qui n’est guère en rapport avec la brusque réalité qui se présentera une heure et demie après le départ du chef de corps. Il y a cependant huit mois que l’on ne cesse de nous recommander la vigilance et que l’on se montre sévère dans l’action des
congés, des permissions et des autorisations de quitter le fort.

vendredi 10 mai

A 0 h 35, l’adjudant Duvivier, qui est de service au P.C. reçoit du C.A. par téléphone ordre d’alerte venant de l’ouest – prénom Alfred. Il s’agit de l’alerte réelle.
En moins de 10 minutes, toute la garnison est alertée et, sous la direction des officiers, procède à la mise en état de défense du fort.
Le déménagement aux baraquements est fait avec diligence à l’aide des hommes n’ayant aucune mission spéciale. Les militaires mariés logeant à l’extérieur et en congé spécial sont rappelés d’urgence et rentrent de façon normale. Vers 1 heure, toutes les armes sont en état de tirer.
A 2 h 30, l’ordre est donné au contremaître de l’entrepreneur Carpeaux de prendre les dispositions pour l’évacuation de son matériel et la destruction du pont en bois reliant la contrescarpe à l’escarpe au droit de l’ancienne route.
Le contremaître logé dans la ferme Donéa devra être appelé à plusieurs reprises par le Lieutenant Poncelet. Lorsqu’il se présentera vers 4 heures, il tergiversera prétendant devoir recevoir des ordres de son patron et finira par prendre la fuite avec son personnel dès que le fort sera survolé par les premiers avions ennemis.
Rien n’ayant été prévu, le pont ne sera détruit que vers 9 heures par le personnel du fort ; une bétonnière et une voiture bureau seront abandonnées près de corps de garde (baraquement 2).
D’autre part, entourant la nouvelle cheminée en construction, une toile sur piquets servant de masque ne sera pas détruite.
A 3 heures, tout est prêt pour l’incendie des baraquements ; vers le nord et le nord-est, de nombreuses explosions se font entendre faisant penser à une attaque à travers le Limbourg hollandais.
A 4 heures, un sous-officier des U.Cy.F. se présente au Lt Poncelet et demande que l’on sursoit à la destruction de la BAT., une ou deux Cies de garde-frontière venant d’Henri-Chapelle par la grand route. Le sous-officier annonce la violation du territoire et l’exécution parfaite des destructions le long de notre frontière. Ces U.Cy.F. se rendent à Bois-de-Breux.
Le sous-lieutenant Renaux qui a été chargé de veiller à l’exécution des préparatifs de la destruction de la BAT se rend à moto vers Henri-Chapelle et croise la colonne des U.Cy.F. ; il revient bientôt et n’a rien de spécial à signaler.
A 4 h 30, le major Bovy, que la voiturette est allé prendre à l’H.M. de Liège, rentre au fort. Au même moment, les derniers des U.Cy.F. passent à hauteur du fort dans un ordre parfait, suivis de charrettes et tombereaux sur lesquels ils ont accumulé un matériel invraisemblable. Peu après le passage de ces troupes, les explosions redoublent d’intensité au nord et nous assistons au passage de multiples escadrilles d’avions de tous genres venant de l’est et se dirigeant vers l’ouest.
Cette activité aérienne ne se manifeste que dans la région Nord. Au sud, tout paraît calme. On reste stupéfait devant le défilé de ces centaines d’avions dont le vrombissement des moteurs se mêle de bizarre façon aux explosions et détonations des pièces de D.C.A. Le spectacle impressionnant suspend momentanément l’activité de nos hommes.
Le ciel violacé où l’aurore glisse quelques rideaux roses piquetés de flocons de projectiles restera dans la mémoire de tous les spectateurs. Quelques avions se détachent et viennent survoler notre fort à basse altitude. Ce sont des avions allemands de reconnaissance. Nos sections de MiCAvi et les FM du corps de garde ouvrent le feu. Les avions ripostent, gagnent de la hauteur, mais continuent à survoler le fort et ses environs, à la recherche sans doute de nos unités frontières. Cet événement est rapporté au major Bovy qui donne l’ordre de précipiter l’évacuation des baraquements par le personnel dont la présence en surface n’est plus d’absolue nécessité.
Il est 5 heures. Le major reçoit du chef de corps l’ordre de faire sauter la destruction du BAT et d’incendier les baraquements. Le chef de corps fait part de ce que le fort d’Eben Emael a été attaqué.
Après avoir contacté le DLO, qui déclare que toutes les destructions prévues ont été exécutées, le major Bovy prend sur lui d’exécuter les tirs d’accrochage prévus. Un tel tire sur le B.A. de Gensdesbloem, dans la brume matinale, les observateurs n’observent aucun coup, le tir ne peut être conduit à bonne fin.
A 5 h 30, tout le personnel a gagné l’intérieur du fort, à l’exception du personnel de Génie sous les ordres du sergent Maréchal ; quelques hommes surveillent l’incendie des baraquements et qui détruisent dans la suite le pont Carpeaux.
Au moment où le major est avisé de la parfaite exécution des travaux prévus, il sursaute brusquement à son PC, terrassé par une embolie.
Comme une traînée de poudre, cette triste nouvelle se répand dans tous les bâtiments du fort. Elle y sème la consternation et provoque de vifs regrets parmi les officiers, sous-officiers, brigadiers et soldats dont le major avait su gagner l’estime par son affabilité, son esprit de travail et de justice.
Le corps du major est encore étendu au PC quand le lieutenant J. Barthélemy venant d’Hechteren rentre avec le premier camion.
A 7 heures, tous les officiers et la troupe rentrant du camp d’Hechteren auront réintégré le fort.
A Hechteren, tout est calme. A 0 h 20, les troupes campées et cantonnées reçoivent l’ordre de se tenir prêtes à recevoir un ordre d’alerte. Le personnel subalterne reçoit du Capt Guéry l’ordre de se tenir prêt à embarquer dans un délai minimum. Le matériel était prêt à charger. Le Lt Col Scoly du RFL présent au camp est avisé de l’ordre reçu et de l’ordre donné et demande aux autorités du camp de pouvoir charger sur camions personnel et matériel du RFL. En attendant des ordres précis, il décide de tenir les troupes prêtes à quitter le camp, mais ne peut les charger sur camions.
A 1h35, nouvel ordre du cdt du camp. Les troupes campées doivent immédiatement rejoindre leurs garnisons respectives. Les véhicules sont parés, personnel et matériel chargés. Le convoi est prêt à partir. Les opérations de remise et de reprise sont écourtées, le départ a lieu vers 2 h 30.
A 3 h 30, le convoi passe à Eben au moment où les premiers planeurs allemands descendent aux environs du fort d’Eben Emael. Le camion contenant le matériel TS s’attarde à Eben pour remettre au fort d’Eben Emael le matériel utilisé au camp par les unités du RFL.
La descente sur Visé se fait à grande vitesse, le convoi passe sur la rive droite de la Meuse et file vers Julémont par la route de Visé – Berneau. Hélas, dès la sortie de Visé, il est arrêté, les chicanes sont fermées, force est de rebrousser chemin. Pour éviter toute nouvelle surprise désagréable, le Capt Guéry téléphone à l’EMR à l’effet de demander l’itinéraire libre pour regagner Battice. Il est invité par l’officier de service, le Lt Walbers, à passer par Liège où des instructions lui seront données. Ordre est donné aux convoyeurs des véhicules, tous officiers, de filer vers Liège et de se rendre au siège de l’EMRgt, instruction de se suivre à moins de cent mètres. Le pont de Visé est maintenant obstrué, les camions se dispersent et filent vers Liège, les uns empruntant la rive droite, les autres franchiront la Meuse au pont d’Hermalle-sous-Argenteau et gagneront Liège par la rive gauche.
A l’EMRgt, le Capt Guéry apprend les premiers faits saillants de la journée, violation du territoire, attaque du fort d’Eben Emael dont deux bâtiments ont déjà sauté, mais il ne peut savoir si la guerre a été déclarée et quelle a été la réaction de l’autorité.
On ne sait rien de plus. Le Capt Guéry s’est vu fixer l’itinéraire à emprunter pour gagner Battice. Il reçoit ordre d’aller le plus près possible avec les camions. Dans le cas où les camions seraient arrêtés et dans l’impossibilité d’aller de l’avant, il devra les abandonner et rejoindre le fort éventuellement à pied avec son personnel. Le Cdt Guéry quitte l’EMRgt et file vers Battice par l’itinéraire Bois de Breux, Beyne Heusay, Fléron où certains de ses camions se trouvent déjà arrêtés devant les obstacles C du fort.
Après entente avec le Cdt du fort, le passage est ouvert, franchi par les véhicules puis refermé. C’est au cours de cette dernière opération que le Cdt Guéry voit arriver le motocycliste du fort. Interpellé, celui-ci décide de se rendre à la rencontre de la troupe et annonce la mort du major Bovy. Laissant le commandement de la colonne au capitaine Vandescamps, le Cdt Guéry, qui va devoir prendre le commandement du fort, prend place dans le sidecar et file à grande vitesse en direction de l’est. Il arrive à destination vers 6 h 25 et pénètre par Wancourou. Là, il apprend que le véhicule piloté par le lieutenant Barthélemy, véhicule absent à Fléron, a rejoint le fort. Les autres véhicules restés sous les ordres du Cpt Vandescamps rejoindront peu après.




Dessin extrait de ‘’Ceux du fort de Battice en 1940’’ édité par l’Amicale des Anciens du Fort de Battice en 1989



Au fort, les coupoles de 120 exécutent les tirs d’interdiction, d’entretien des destructions avec grande régularité.
Dès 6 h, les coupoles de 75 entrent aussi en action.
A 8 h, la ferme Donéa est détruite.
A 9 h, le toboggan saute : une rupture dans les canalisations d’eau se produit et l’eau inonde partiellement la batterie PC Wanendmont. Remède est apporté. L’accès au fort par le toboggan est muré par du béton.
A 10 h, le monte-charge de la coupole 75 AN est hors service. Faute de pièces de rechange, le ravitaillement de cet organe de feu devra être apporté, au cours de toute l’action du fort, par une corvée spéciale.
Vers 11 h, nos deux équipes de DLO et notre … du PO de la maison Grise rejoignent le fort, ils nous font part de ce que les U.Cy.F. sont parties sans les prévenir. Des cavaliers allemands sont venus jusqu’au… Fonck. Sur ordre supérieur, le personnel du PO maison Grise vient vers 12 h de regagner leur poste. Il doit y renoncer, ayant à nouveau rencontré une avant-garde allemande.
Pendant ce temps, deux patrouilles à vélo sont envoyées à l’extérieur. La première, brigadier Potjans et soldat Wonck se rend dans la région Chaineux, Houlteau, …. Elle y apprend par des civils que des groupes de soldats allemands ont été vus et que les positions d’accueil ont été abandonnées par les U.Cy.F. dès le début de la matinée.
La seconde, soldats Pireaux et X, qui s’est dirigée sur Clermont, signale la présence de petites unités allemandes dans la région.
Aux coupoles, le personnel rencontre quelques difficultés, certains mouvements fonctionnent de façon défectueuse. Des spécialistes de la FRC arriveront vers midi… ils repartiront vers 16 h sans avoir remédié aux inconvénients qui leur ont été signalés.
Le moral de la garnison est excellent. Aux coupoles, dans les cloches et les coffres, partout la bonne humeur règne, chacun s’efforçant de ne parler que de choses drôles. Les mots d’esprit et les plaisanteries fusent, se succèdent sans interruption ; à aucun moment on ne verra des figures sombres reflétant l’angoisse ou le cafard.
Vers 12 heures, le personnel du P.O. de Tombeux rentre au fort.
A signaler également au point de vue garnison de défense que vers 7 h 30 du matin, M. Désirant, adjoint technique des B.M. arrive au fort. Vers 10 h 30, une partie du personnel inutile à la défense quitte l’ouvrage sous la conduite de l’adjudant Duvivier à l’effet de regagner le cantonnement de repos. Les comptables des unités emportent les documents administratifs.
Les lieutenants Poncelet et Lequarré font prendre leur voiture automobile garée au village par des militaires de cette faction.
Vers 13 h 30, une patrouille de deux hommes, soldats Dandrifosse et Collard, qui s’est rendue à la BAT, rentre au fort, déclare avoir vu des soldats allemands et signale que le soldat Ré Kaimers, blessé, est à l’extérieur du fort.
Le malheureux qui n’est pas rentré au fort après la destruction du pont Carpeaux est allé sans autorisation et à l’insu de tous à l’aventure… vers le BAT…
Dans l’après-midi, le fort de Fléron accroche sur les fonds de Wancourmont et de Stockis, endroits non battus par les coupoles du fort. Dès le début de l’après-midi, le P.O. cuirassé MN 29 signale le passage de troupes au carrefour de Kerchof. Elles sont immédiatement prises sous le feu de l’artillerie du fort.
Vers 17 heures, le major commandant le bataillon des U.Cy.F, qui avait son PC à Battice, nous téléphone que la mission est terminée, qu’il s’en va et nous souhaite bonne chance.
Notre DLO auprès de cette unité rentre au fort peu de temps après. Nul doute que les postes d’accueil ne serviront pas.
A 14 heures, le PO VM 23 annonce que des Allemands ont atteint Verviers. Le mdl Poncelet, observateur au profit du fort de Fléron a quitté son PO alors que les Allemands atteignent Bellaire et que les destructions de Dolhain étaient réalisées. Ce sous-officier est allé renforcer le personnel du PO sur ordre du major Herbillon commandant le IV RFL dont le fort de Fléron fait partie.
Toute la journée, de nombreux civils passent sur la grand’ route et également dans la tranchée du chemin de fer. Dans la foule des fuyards, on note la présence de nombreux jeunes gens.
Le tir d’accrochage sur la maison de la BAT est effectué au début de l’après-midi. Sans relâche, les coupoles exécutent les tirs lointains des objectifs prévus et sur les unités ennemies signalées dans la région du nord du fort et se dirigeant vers l’ouest.
Les mouvements ennemis (nombreux passages) au nord et le calme au sud nous font supposer que la position fortifiée de Liège est tournée par le nord.
Peu d’ordres du commandant de groupement, aucun des commandants de régiments A/CA et IIICA, au cours de cet après-midi.
A 18 heures, on annonce du bâtiment 1 que des civils venant de Battice et porteurs d'un drapeau blanc avancent vers le fossé. Le lieutenant Tiquet et l'adjudant Doutrelepont se trouvent en présence d'un civil étranger inconnu accompagné du garagiste Wiady de la commune et de quelques gamins. L'inconnu annonce une grosse attaque de l'artillerie allemande et conseille de réfléchir avant qu'il ne soit trop tard. Cette plaisante menace fait sourire nos officiers qui éconduisent promptement l'inconnu. Tandis que cet incident plutôt comique se passe au bâtiment 1, l'officier d'administration du groupement, adjudant Herpet vient ravitailler le fort en pain et viande fraîche. Il repart après avoir accompli normalement la mission.
Vers 19 heures, le soldat rengagé Kainers est aperçu rampant dans la tranchée du chemin de fer, épuisé, blessé. Recueilli par une patrouille sortie sous la conduite du mdl Cabay, il est transporté à l'intérieur du fort où les médecins procèdent, dans la salle d'opération, à l'extraction de plusieurs balles.
Malgré les soins immédiatement prodigués, le soldat Kainers succombera trois jours plus tard suite aux blessures graves reçues.
Peu après, l'équipe de M.V.D. exécute un tir sur la ferme Marnette où la fuite en pâture des animaux inquiets constatée par le bâtiment Il fait supposer que quelque chose s'anormal se passe.
Dès la tombée de la nuit, alors que les tirs d'artillerie continuent, des petites armes entrent en action car de tous les bâtiments, le PC PA est avisé que certains mouvements sont décelés aux environs immédiats du fort. Les embrasures de nos bâtiments font l'objet de tirs précis et systématiques de la part de l'ennemi. La vigilance est grande chez les hommes, ce qui sauvera le fort de toute attaque brusquée.
Jamais l'ennemi ne pourra approcher assez près pour mettre à mal les embrasures soit à l'aide de cartouches d'explosifs, soit à l'aide de tout autre moyen mis en œuvre contre d'autres ouvrages (Lance flammes)...
Le Bâtiment IV est pris sous le feu de pièces de petits calibres installées à Chaineux, tirant des projectiles pour cuirasse. Ces pièces sont immédiatement contrebattues avec succès.
Le PO MM 12 est soumis plusieurs fois au cours de la nuit au tir d'armes automatiques ennemies très rapprochées. Des armes automatiques installées dans le couvert au nord de la ferme Donéa tirent dans les embrasures du P O où le séjour dans la cloche est rendu impossible. Le P O est dégagé par le tir de coupoles 75.



Samedi 11 mai

La nuit est très agitée. Les P O ne voient rien ou presque rien tant il fait sombre. On tire dans les embrasures des bâtiments. A certains moments, les B I et B V II signalent la chute de parachutistes aux environs sud du fort. Il est impossible d'avoir confirmation de l'événement. Les armes tirent à la moindre manifestation en vue d'éviter l'approche de l'ennemi et le lancement dans les embrasures d'engins explosifs (20.000 cartouches tirées).
A 3 heures, le SLt Jodain est allé remplacer l'Adjudant Doutrelepont au Mi Anti Avi. Les munitions sont en grande partie consommées (6.000 traçantes, 1.000 ordinaires) en raison des nombreux tirs effectués sur les avions qui ont survolé la position la veille et dès l’aube de ce jour.
Les tirs d'interdiction et d'entretien des destructions continuent.
Signalées par nos P O, de nombreuses troupes ennemies (colonnes de toutes armes) passent aux carrefours au nord du fort.
La mission des interdictions primant tout, nous ne pouvons distraire qu'une partie de nos moyens pour contrebattre ces troupes. Tant pis pour les tirs d'interdiction, mais de tels objectifs ne peuvent passer inaperçus.
De nombreux civils passent encore aux environs du fort et se dirigent vers l'ouest. Vers 10 heures, le P O MN 29 signale un rassemblement de soldats allemands dans un verger au N.E. de la Croix des Fames. Afin de les identifier, le chef du P O envoie un volontaire. Le soldat M38 Maertens part, rentrant de son expédition, le soldat Maertens, qui est porteur de sa veste en toile bleue, n'est pas reconnu par les camarades alors qu'il s'approche en rampant du fort. Le chef du P O Mdl Servais croit qu'il a à faire à un ennemi et tire dans sa direction avec son pistolet GP. Comble de malheur, la balle a atteint l'homme en pleine poitrine. Maertens, grièvement blessé, est ramené dans L'abri. La consternation est à son comble, le chef du P O est désespéré. Impossible d'envoyer un médecin à ce poste éloigné. Des mesures d'ordre service sont édictées par téléphone au P O. Des nouvelles sont prises souvent et des conseils donnés. Le malheureux Maertens agonisera et finalement succombera le mercredi 15 en présence de ses camarades impuissants.
Malgré ce tragique événement, le personnel du P O MN 29 fera preuve d'un courage et d'un cran remarquables jusqu'à la dernière minute de sa résistance.
A 13 heures, la section de M.L.C.A. en position sur le massif subit une violente action ennemie. Mitraillée des ruines de la ferme Donéa et des environs de la gare de Battice, elle est de plus prise à partie par des pièces de petit calibre et réduite au silence alors que des avions survolent l'ouvrage. Des organes de feu du fort entrent en action pour protéger la section de ML, sans grand succès. On tente de ravitailler Le personnel au cours d'une accalmie.
Deux soldats, Bastin et Claes sortent par le BE. A peine ont-ils franchi la poterne que des balles ennemies semblant provenir du dessus du B. I. sifflent à leurs oreilles. Ils ne peuvent mener à bien leur mission.
L'action du fort est concentrée sur l'endroit d'où semblait sortir les coups.
Les mitrailleurs se trouvent dans une situation dont la gravité grandit. Pris sous le feu ennemi, gênés par le tir de nos autres armes, privés de munitions adéquates à leur mission, ils demandent l'autorisation de tenter l'évacuation de la position et de rentrer dans l'ouvrage.
Invités à prendre patience, Le moment étant mal choisi, ils finiront plus tard, aidés par l'action du fort, à rentrer dans l'ouvrage avec armes et munitions. Le mouvement difficile a été effectué sans perte.
Dans La matinée, Le P O 305 a signalé le passage à Chaineux de troupes et de charrois. Les pièces de 75 concentrent leurs tirs sur le centre du village et les routes y aboutissant. L'ennemi est dispersé.
Dans le courant de l'après-midi, Le P O VM 23 voit une douzaine de soldats allemands s'approcher de l'abri à la faveur du chemin creux.
Le chef du PO Maréchal de Logis M 38 Van Reye décide d'effectuer une sortie pour se dégager. Armés de FM, GP et grenades, ils parviennent à surprendre L'ennemi et à le disperser. Rendant compte de l'incident, le chef du PO nous apprendra que 5 soldats allemands sont restés sur le terrain.
(Le 10, le MdL Poncelet du fort de Fléron qui se trouve au PO VM 22 a reçu de son commandant de groupe l'ordre de rejoindre son fort avec les deux soldats. L'un d'eux sort en compagnie du soldat M 38 Delmotte afin d'éclairer la route. Des minutes s'écoulent, les deux soldats ne rentrent pas.
Le 11, par après, le MdL Poncelet et son 2e soldat quittent le PO à leur tour. Le Cdt du fort de Fléron, Capitaine Glime nous apprendra le lendemain à 1 heure que son observateur a rejoint sauf, mais seul. On n'aura plus de nouvelle du soldat Delmotte.)
Après midi, nous sommes bombardés par des obus de moyen calibre ; les environs de la coupole B Nord et du Bâtiment II sont particulièrement visés.
Le Cdt du Groupement donne ordre d'exécuter avec toutes les coupoles un tir de concentration sur Aubel, localité occupée par de nombreuses unités ennemies. Le déclenchement du tir se fait sur son ordre, les forts d'Evegnée et de Fléron participent à cette concentration. 200 obus sont tirés.
Le Cdt du fort de Neufchâteau demande un tir sur une batterie installée en lisière du bois de Los, au bord de la route Merchoff.
Il fera observer le tir. Le tir de contre batterie est ouvert sans délai. Une pièce est détruite, la batterie est neutralisée, le personnel abandonne le matériel et se réfugie dans le bois. Nous y transportons le tir. Ultérieurement, à la demande du fort de Neufchâteau, le tir sera repris cette fois avec les coupoles de 120.
De l'intérieur, on nous signale qu'une batterie de gros calibre s'installe dans le bois de Fawes au nord de La Croix de Charneux. Il y a probablement corrélation avec les renseignements reçus le matin du PO MN 29 lors de sa tragique aventure.
Nos PO tant extérieurs que du fort signalent le passage de colonnes ennemies au nord de l'ouvrage. Nous prenons ces colonnes sous nos feux, décidés maintenant à ne plus perdre les occasions qui nous sont offertes et ce au détriment peut-être des tirs d'interdiction et d'entretien des destructions qui eux, à l'exception de celui ajusté sur la BAT, sont tous tirs non observés.
De nombreux mouvements ennemis semblent se produire dans le fond de Stockis. A notre demande, le fort de Héron y exécute un tir. Les coups tombent trop au nord, nous avisons Héron de notre observation. Coups sur région Chapelle Ste Cécile et Fond de Stockis est épargné.
La nuit arrive sans apporter grand changement dans le déroulement des tirs d'interdiction et d'entretien des destructions.
Cependant le tir sera repris à la demande du fort de Neufchâteau sur le bois de Loo avec coupoles de 120. Dès la nuit tombante, notre PO MN 29 sera attaqué. Cette action restera sans résultat positif pour l’instant grâce à la rapide intervention de nos pièces de 75.
Au cours de la journée, une pièce 120 de la coupole B sud subit une grave avarie : chemise fêlée de la culasse à la volée, ce qui met cette pièce pratiquement hors de service. Aux autres pièces, le chargement se fait à la main, le fonctionnement automatique étant avarié.



Dimanche 12 mai

Au cours de la nuit, le BVII signale que la position des MI A AV du massif semble être occupée par l'ennemi ; l'embrasure de la cloche Nord est presque sous un feu
continuel. Nous demandons au fort de Héron un tir contre infanterie sur le massif (cordonnées communiquées). Plusieurs projectiles arrivent près du BVII sur l'alle ...
Dès 5 h30, nous subissons un violent bombardement à obus de gros calibres. Le rectangle de dispersion paraît être orienté suivant l'alignement BSud BIV. il s'agit de calibre au moins égal à du 280 et d'obus de semi rupture dont l'éclatement fait littéralement sauter les coupoles et les B sur leur base.
Le Cdt de groupement nous annonce de bonnes nouvelles. Situation des forts de Liège est bonne, les ouvrages résistent toujours et les Français sont à Boncelles.
Tandis que ces nouvelles nous parviennent, nous captons à la TSF une émission de l'INR au cours de laquelle le premier ministre Pierlot communique. Les Allemands ont franchi le canal Albert sur deux ponts dont la destruction n'a pu être opérée. Les officiers qui en étaient chargés ayant été surpris et tués. Les Allemands ont lancé une colonne motorisée jusque Tongres. La situation est grave mais pas désespérée. Les troupes françaises et anglaises ont pris contact avec les nôtres.
La guerre a revêtu une cruauté plus grave encore que les précédentes, des villes ouvertes ont été bombardées, des colonnes de réfugiés civils mitraillées par l'aviation allemande.
Le Cdt de groupement nous signale l'existence du PC ennemi dans l'immeuble du Bourgmestre de Herve et nous donne ordre d'exécuter un tir sur cet objectif.
Il est 12 heures, un tir de 60 coups est exécuté.
Vers 13 heures, alors que le calme est revenu, une colonne ennemie venant d'Henri-Chapelle débouche au carrefour de la Baraque se dirigeant vers Battice. Il s'agit d'un convoi du génie avec des ? et passerelles qui vient sans doute à la BAT.
Pris immédiatement sous le feu de nos coupoles de 75, le convoi s'arrête ; dispersé, il s'éparpille dans les couverts au sud de la route à hauteur de la chapelle St Roch et gagne le sud-ouest par Gareyé (?).
D'autres unités allemandes passent à Froidthier, Merschoff, Clermont. Il s'agit d'unités montées, elles subissent le feu de notre artillerie.
La nuit, une grande vigilance de nos hommes sera de rigueur car les tirs ennemis reprendront dans les embrasures de différents bâtiments comme au cours des nuits précédentes.



Lundi 13 mai

Vers 2 h 30, le chef du BI signale que des tirs ??? sont exécutés dans les embrasures de son ??? puis annonce des mouvements d'approches, une action ennemie est incontestablement dirigée contre son ouvrage. Les C.60 tirent, les Mides casemates du BVI ! ainsi que celles de la casemate 0 du BI ! barrent le bâtiment.
La position des MVD qui n'est pas occupée en permanence peut constituer pour l'ennemi une sérieuse protection. Des grenades sont lancées du BI avec succès, car on entend des cris de douleur chez l'assaillant.
Le sous-lieutenant Renaux qui se trouve au BI nous apprendra par après que l'attaque a été repoussée et que l'ennemi a laissé quelques cadavres sur le terrain. Ceux-ci seront enlevés à la pointe du jour. La position des MVD et sa tranchée de communication permettent à l'ennemi de s'approcher de nuit du BI presque à l'insu des défenseurs.
Le jour vient, nos observateurs scrutent le terrain ; ils ne découvrent aucun mouvement suspect. Ils s'étonnent que l'assaillant semble n'avoir effectué aucun travail dans les environs immédiats. De ci de là, certains croient apercevoir de petits travaux de terrassement (emplacements de tir pour armes automatiques). Une longue et minutieuse observation ne fera toutefois déceler que des trous d'obus.
Dès 7 heures, le fort est soumis aux bombardements d'obus de gros calibre. Cadence lente et régulière. Nous tirons sur Charneux, sur la route d'Henri Chapelle où des troupes ennemies sont signalées. Nous tirons aussi sur la ferme César, où un va-et-vient de motos et d'autos fait présumer qu'un PC est installé à cet endroit.
Vers 10 heures, la coupole B sud est coincée, une tôle gouttière tordue a penché entre la cuirasse et la contre cuirasse. Sous la direction du Lt. Barthélemy, qui s'est rendu sur les lieux, le 1er M d Logis Noël remet la coupole en état en allant sous les voussoirs (ou voussures?) non sans péril alors que le bombardement se poursuit.
La radio nous apprend que le repli sur la ligne WK s'est effectué en bon ordre, que les unités françaises et anglaises ont eu liaison avec nos troupes contre attaquent du côté de Gembloux. La bataille fait rage sur la route entre Dinant et Sedan. Des relations du combat corsent le communiqué.
Après-midi, alors que le temps est radieux, l'ennemi tente un coup de main sur le BII. Il tient sans doute à se rendre compte de la rapidité de réaction des nôtres.
Un soldat se dresse à 20 mètres du BI ! et tire dans une embrasure. Il est abattu par la Mi de casemate Est. Une petite pièce est en batterie dans la coupole au sud du chemin de fer tandis qu'une mitrailleuse installée 100 mètres plus loin entre en action.
D'autres pièces sont repérées aux abords de la ferme Queruette. Le périscope de la cloche observatoire du BI ! particulièrement visé est percé de deux balles.
Cependant le C.60 et la Mi de casemate Est ont ouvert le feu sur ces objectifs... Les Allemands abandonnent la partie.
Le Commandement du fort de Neufchâteau demande un tir sur les ruines de ses baraquements où les Allemands ont installé des Mi. Le tir exécuté sans retard donne des résultats : une Mi est détruite.
Peu après, le Cdt du fort de Pepinster a recours à nous pour dégager son abri de la route Pepinster - Tancrémont qui est l'objet d'une attaque de blindés ennemis. Toujours dans le courant de l'après-midi, nous détruisons une pièce installée dans le fond de Vaucouvert. Du bâtiment Jonckay, nos observateurs voient deux camions automobiles montant la route venant d'Aubel. Ils ouvrent immédiatement sur cet objectif le feu de leurs FM. Les camions sont abandonnés par l'ennemi qui s'enfuit. Cet incident se passe à la fin du jour. Dès que la nuit est tombée, le chef du BII, mdl Jorissen, annonce qu'il entend des bruits suspects au pied du bâtiment, face à l'est. Il semble que l'ennemi ait entrepris un travail de sape à la jonction du bâtiment et du mur barrant le fossé. Le canon de coupole est tire à l'inclinaison minimum et une coupole de 75 tire fusant.
Du BII, on signale que le bruit a cessé mais il reprendra dans la nuit.
Au BI, une pièce est venue s'installer soit dans la position des MVD, soit à la crête derrière ou dans le réseau des barbelés et tire sur le BVII. Jusqu'au 17, elle s'installera dans cette région toutes les nuits malgré nos tirs de Mi et de coupole 75. Est-ce de la ténacité de l'adversaire ? Est-ce sûreté de protection ?
La nuit, une batterie ennemie se décèle par les lueurs aux abords du cimetière de Battice ; elle est neutralisée par les coupoles de 75 des BIV et VI. La position des MiA.Avi. semble à nouveau occupée par l'ennemi et le tir est repris pour le déloger.
Un contrôle de cet incident qui s'est déjà produit est ordonné. On n’en conclut que les tirs ennemis signalés dans l'embrasure de la cloche N du BVII ne proviennent pas de la position de MiA.Avi. comme cru, mais bien des ruines et abords de la ferme Donéa.
Le pavillon Closset en ruines sert également à abriter l'ennemi pour des actions contre la cloche centrale.
Le PO MN29 subit plusieurs attaques, il est chaque fois dégagé par nos tirs spécialement prévus.
Le PO 303 est à son tour attaqué. Notre A aérien le dégage assez rapidement.
Le PO MN 12 a connu les jours précédents ses embrasures battues par des armes automatiques installées très près.
Au cours de la journée, les forts de Boncelles et de Flémalle ont lancé des SOS, nous sommes dans l'impossibilité de leur prêter l'appui de nos feux (hors de portée).



Mardi 14 mai

Matinée calme. Le PO MN 12 demande à être ravitaillé, nous apprenons que son effectif, prévu normalement à 4, est de 5 et les provisions sont fortement entamées.
L'officier des services extérieurs, le Lt Poncelet (?) qui est en relation téléphonique presque constante avec les postes extérieurs, a appris que MN 29 a encore des vivres à suffisance (l'effectif à ravitailler est réduit) 303 et VM 23 n'ont pas encore entamé leurs vivres stockées (ils parviennent à se ravitailler à l'extérieur).
Si le moral du MN 29 subit un rude coup par l'agonie d'un de leurs, le soldat Maertens, le courage ne lui manque à aucun moment, malgré les nombreuses actions ennemies qui sont et seront encore dirigées contre le fort.
La radio nous apprend que l'armée hollandaise a capitulé.
La Meuse est franchie par les Allemands au sud de Dinant, la colonne ennemie se dirige vers Rocroi. La situation n'est pas désespérée et dans la région de Sedan, l'ennemi est maintenu et en certains points refoulés.
Profitant du calme, le Cdt du fort décidé de tenter le ravitaillement du PO MN 12. Une patrouille sous les ordres du S Lt Renaux et comprenant le brigadier Delhougne et les soldats Dandrifosse, Gillard, Bouchet, Collis J. tous volontaires, vont par le BI, toutes précautions prises. A peine franchi le réseau normal en fil de fer, elle est prise sous le feu des mitrailleuses ennemies installées dans la gare de Battice. Alors que sur ordre de l'officier le gros de l'effectif rebrousse chemin, les soldats Bouchet et Collis J. qui au moment de l'incident avaient franchi le chemin de Stockis continuent vers le MN12.
Les canons de 60 du BI et la coupole 75 AN entrent en action dès que la patrouille se trouve à l'abri des MVD et neutraliseront et détruiront les armes automatiques ennemies repérées vers la gare de Battice et au nord de celle-ci. Ordre est donné à la patrouille de renoncer provisoirement) la mission, elle rentre dans le fort par le BI sans autre incident.
Les deux soldats qui avaient pris le devant se paient le luxe de tirer au FM sur des avions qui viennent survoler le fort à basse altitude et finalement rentrent au fort.
A notre demande adressée au Cdt de groupement de tirer sur le fort survolé par avions, un tir fusant est effectué par les forts d'Evegnée et de Fléron en concentration. Ce tir s'abat sur le village de Battice qui disparaît à nos yeux dans un véritable nuage blanc (tir trop court).
Tous ces incidents n'empêchent pas le fort de poursuivre l'exécution du programme de tirs d'interdiction et d'entretien des destructions qui lui incombent d'après les ordres du Cdt de groupement.
Cette autorité reviendra encore plusieurs fois sur la question et ajoutera de nombreux tirs à ceux prévus.
Vers 16 heures, le PO 305 signale qu'une pièce est installée dans une maison à Gelée. Une coupole 75 contrebat et détruit cet objectif.
Un motocycliste passant sur la route Verviers - Battice est abattu au F.M. par le personnel du PO 305 qui usa du calme relatif pour s'approvisionner et même par fraction prendre les repas à la ferme voisine.
La nuit est calme. Un incident qui aura de graves conséquences sur la suite des opérations se produit au cours de cette nuit.
Les forts avancés ne seront plus en communication téléphonique avec les forts de 2ème ligne. Nous restons en relation téléphonique avec les PO extérieurs et les forts de Neufchâteau et Pepinster.
Si aux environs immédiats du fort tout paraît calme, nos PO extérieurs signalent que les bruits de charroi en mouvement sur les routes de leur secteur se font entendre. Ils ne peuvent nous donner des précisions sur les points de passage ni itinéraires.



Mercredi 15 mai

Au lever du jour, les PO ne signalent aucune activité ennemie, les tirs d'interdiction et d'entretien des destructions continuent. Le Cdt de groupement nous confirme à ce sujet l'ordre par TSF. Dans la journée, l'I.N.R. appelle les forts de Liège à plusieurs reprises pour leur faire part du message royal suivant :
« Colonel Modard, commandants de forts, officiers, sous-officiers, soldats de la PFL, résistez jusqu'au bout pour la Patrie. Je suis fier de vous. Signé Léopold. »
L'I.N.R. rappelle que le colonel Modard fut en 1914 l'un des défenseurs du fort de Loncin, que comme son prédécesseur l'avait fait en 1914, il s'était enfermé dans un ouvrage pour diriger la résistance, que sous les ordres d'un pareil chef, les forts ne pouvaient que combattre vaillamment ; l'I.N.R. nous transmet l'admiration et la sympathie de la population tout entière, à ceux qui incarnent les plus belles vertus de la race.
A la demande du Cdt du fort de Pepinster, nous exécutons dans la journée un tir fusant (hauteur 100m.) sur le fort de Pepinster survolé par des avions ennemis.
Nous subissons un bombardement à obus de gros et moyen calibre. Le tir est bien ajusté et nos indices font supposer qu'un observateur ennemi se trouve dans le clocher de Battice. Quatre coups sont tirés et atteignent de plein fouet.
Le calme de cette fin de journée nous permet d'envisager une nouvelle tentative de ravitailler la PO MN12.
Toutes mesures prises, une patrouille de 5 hommes, sous le commandement du Mdl Fischer, sort par le BI, remplit sa mission sans encombre, en profite pour visiter puis incendier les camions abandonnés par l'ennemi sur la route d'Aubel.
A sa rentrée sans encombre au fort, elle rapporte un fusil allemand, deux masques anti-gaz, une toile cirée et deux carnets de bord ; elle nous fait part également que les soldats allemands se trouvent nombreux dans les fermes environnantes et que l'un d'eux aurait dit à un infirmier que ses camarades et lui devaient se rendre à Henri-Chapelle en vue de préparer l'attaque générale du fort. Tout est paré dans le fort en prévision de cette action ennemie et la vigilance est doublée.
Dans la soirée, une colonne ennemie signalée venant de Petit Rechain est prise sous notre feu à hauteur de Manaihant. La colonne reflue, rebrousse chemin, elle sera à nouveau prise à partie à Petit-Rechain.
Comme la nuit précédente, les PO extérieurs cuirassés sont attaqués par l'ennemi et dégagés par nos tirs fusants ou percutants.
Le commandant du fort de Pepinster nous demande d'intervenir à son profit ; une de ses prises d'air est sous le feu d'une pièce ennemie installée à 500 m (?) de la cheminée. Notre intervention opportune fut couronnée de succès car le Cdt du fort nous remercie et nous apprend que la pièce est détruite, deux servants sont tués, un 3ème blessé est fait prisonnier et a déclaré qu'il était en possession de projectiles contenant du gaz et destinés aux embrasures.
Le Cdt du fort de Pepinster nous demande de transmettre ce renseignement à l'Autorité Supérieure, il n'obtient, déclare-t-il, de son Cdt de groupe plus de réponses à ses appels.
Nous accédons à la demande et recevons dans la suite ordre de mettre les bâtiments sous pression et les masques en position d'attente.
NB. Cette mesure a déjà été prise dès réception du communiqué.
Par La radio, nous apprenons à plusieurs reprises que le gouvernement a quitté Bruxelles, que la Ligne KW est abandonnée, que l'on se bat toujours à Sedan, amis que les colonnes motorisées allemandes avancent d'une part en direction de Rethel et d'autre part en direction d'Avesnes. ( ?)



Jeudi 16 mai

Le jour arrive. Aucune attaque générale n'est imminente (absence de tout indice).
Avant midi, les forts de Barchon, Evegnée, Fléron et Embourg envoient des SOS.
Nous les aidons dans la mesure de nos moyens.
Embourg est hors portée ; au moment de ces appels, Barchon ne peut être secouru, nos pièces étant occupées ailleurs.
Dans la matinée, Le PO VM23 voit défiler au lieu dit (?) une colonne de gros chars qui passe à vive allure. Le tir que nous exécutons ne peut être ajusté sur l'objectif qui a disparu.
A 12 h 30, le fort de Neufchâteau lance à son tour un SOS. Nous parvenons à le dégager en tirant sur lui.
A 12 h 30, le PO MN29 est attaqué. Nous tirons sur lui pour le dégager. De son côté, il fait emploi de pistolets GP et de grenades. Des blessés allemands restent sur place jusque sur l'escalier d'accès.
Au cours de l'après-midi qui est calme, plusieurs bombes de MVD sont tirées, les unes dans les fonds de Stockis et de Jonckay, les autres sur des wagons restés en gare de Battice et qui offrent à l'ennemi des abris et un moyen de masquer les vues des BI et IV en les libérant sur la voie en déclivité vers le fort. Le personnel du PO VM23 effectue une sortie au cours de laquelle ils parviennent à s'approvisionner en vivres au village de Grand-Rechain où une cinquantaine d'Allemands passent près d'eux sans les voir. Des provisions pour plusieurs jours sont ainsi amenées dans l'abri.
L'artillerie du fort ne reste pas inactive. Plusieurs tirs : tirs d'interdiction, d'entretien des destructions, aide aux forts de Neufchâteau et Pepinster.
La coupole 75IV ouvre le feu sur une troupe de cyclistes passant à Manaihant. L'ennemi se réfugie dans les maisons. Le PO 305 nous signale bientôt que l'ennemi a perdu 3 tués, 10 blessés (?)
A 18 heures, le fort règle le tir des coupoles de 75 sur la caserne des U.Cy.F. à Henri-Chapelle. Les Allemands étant signalés dans cette caserne par l'autorité supérieure, le fort concentre le tir de ses coupoles de 75 sur cet objectif. Un incendie se déclare au but.
Le PO MN29 va vivre ses derniers moments. Attaqué une fois encore vers 21 heures, le chef du poste attendra que l'ennemi soit à l'intérieur du réseau de sûreté et ensuite sur l'abri pour demander secours au fort, ce qui dénote l'excellence du moral des défenseurs.
Ce gradé signalera au fort la position de l'assaillant... Brusquement la communication est coupée. Le fort qui est prêt entre en action au profit de ses PO.
Le cœur serré, un officier reste à l'écoute. Les PO MN12 et Jonckay sont alertés. Ils ne peuvent nous renseigner.
MN12 verra plus tard des lueurs sur MM29, lueurs rougeâtres, fugaces et, dira-t-il, tirera des coups de feu dans cette direction... Nous continuons à tirer... Jonckay qui observe inlassablement dans cette direction essaie d'entrer en relation avec le PC MN29 par signalement optique. Il lui semblera même peu avant minuit que les camarades répondent à leurs appels. Lueur d'espoir !
L'I.N.R. qui émet de Lille nous apprend la retraite stratégique des armées belges, anglaises et françaises sur l'Escaut, nous annonce la chute de Bruxelles, alors que la radio allemande parle d'avance sur Avesnes et Rethel.
L'espoir un moment comblé d'être dégagés est maintenant bien perdu.
Perdu aussi l'espoir au sujet de la vie du PO MN29



Vendredi 17 mai

Nos TS, patiemment, essaieront d'entrer en contact optique avec le PO MN 29, ils devront abandonner tout espoir.
Après 8 jours, notre premier PO extérieur tombe.
Hommage soit rendu à tous les militaires de ce poste qui ont vécu de si tragiques moments, l'âme tranquille de ceux qui savent faire leur devoir.
Dans la matinée, le Cdt du fort de Neufchâteau fait appel à notre concours pour le dégager. Notre tir a un succès complet. Les colonnes ennemies se déplaçant de Froithier vers Val Dieu sont également harcelées avec succès. A remarquer que nos communications téléphoniques avec notre fort frère Neufchâteau se font en wallon car nous supposons l'ennemi à l'écoute sur ces lignes téléphoniques.
Notre PO Jonckay signale une batterie installée dans une prairie au sud de Julémont. Il s'agit d'une batterie de moyen calibre tirant vers l'ouest, sections à 200 m. d'intervalle. Contre battue immédiatement, cette batterie sera neutralisée et les pièces abandonnées par leur personnel.
Dans la suite, après arrêt du tir, nous serons avisés un peu tardivement que les pièces quitteront leurs emplacements. Une nouvelle intervention de notre part sur cette batterie qui gagne la grand route de Julémont ne donne aucun résultat précis.
Le fort de Neufchâteau est sous le feu d'une grosse pièce d'artillerie installée dans le bois des Fawes. Elle est rapidement neutralisée.
Un peu avant midi, nous faisons la pénible constatation que nos communications téléphoniques sont coupées avec les forts de Neufchâteau et Pepinster et, chose plus grave, avec nos PO extérieurs 307, VM23. MN29 est perdu depuis la veille et MN12 nous reste étant relié directement à l'ouvrage.
Nous reprenons contact avec les forts de Neufchâteau et Pepinster par le truchement de la TSF.
Pepinster nous apprendra qu'il est lui en relation téléphonique avec nos PO307 et VM23.
Après-midi, le village de Battice et la région sud du fort disparaissent dans un nuage créé par des projectiles fumigènes ennemis. Un redoublement de vigilance est de rigueur. Quand les nuages artificiels sont dispersés, aucune constatation anormale ne nous permet de connaître le motif de cette activité ennemie.
Comme les jours précédents, les tirs d'interdiction et d'entretien des destructions se poursuivent.
De son côté, l'I.N.R. insiste sur la bataille de Sedan, parle de l'armée allemande dans le nord de la France et de la retraite des Alliés sur l'Escaut.



Samedi 18 mai

Au cours de la nuit, il est 1 heure, une patrouille composée de 3 soldats (Van Begin, Collis J., Bouchat) sous les ordres du Mdl Fischer sort par le BV(?) Elle a comme mission de se rendre au BII et de se rendre compte si aucun travail de sape n'a été effectué par l'ennemi au pied du bâtiment, les bruits suspects dont il a été question précédemment se sont renouvelés toutes les nuits aux dires du chef du bâtiment et d'autres gradés. A sa rentrée, la patrouille rapporte une réponse négative catégorique.
Le bombardement du BIV par obus de petit calibre reprend dès le matin et durera toute la journée.
Nous apprenons de Cdt du fort de Pepinster que son ouvrage n'est plus en communication téléphonique avec nos PO305 et VM23.
Nous sommes en droit de nous attendre à voir rentrer le personnel de ces PO car il leur a été à nouveau rappelé par l'officier des services extérieurs au début de l'action que leur mission prenait fin dès qu'ils n'auraient plus de liaison avec le fort.
Dans ce cas, la destruction des documents et du matériel s'impose et ils devaient tenter de regagner le fort.
Les bâtiments V et Waucomont sont (?), leur attention est spécialement attirée vers le PO305 où aucune activité anormale n'est signalée.
Peu après, le Po du V signale qu'il voit de la fumée s'élever du PO 305. Détruiraient-ils leurs documents ?
Des civils travaillent dans les prairies voisines. Depuis deux ou trois jours, nos PO signalent la présence de civils dans les prairies avoisinantes.
A la ferme Mariette même le fermier et sa fille viendront rendre visite à la ferme alors que le fort est bombardé et qu'il tire.
Au début de l'après-midi, deux hommes du Génie Van Begin et ... sortent par el BI, gagnent le BIT par la voie ferrée, poursuivent leurs investigations en direction des fermes Ledoux et Mariette.
Ils rentrent après un quart d'heure d'absence, nous rassurent complètement au sujet du BIT et rapportent des fleurs champêtres !
Ils n'ont vu aucun ennemi.
La radio allemande annonce que Lille est prise, que les blindés allemands sont arrivés à Arras et donne encore beaucoup d'autres détails moins réjouissants les uns que les autres.
L'I.N.R. qui émet de Paris confirme ces nouvelles alarmantes, il annonce la destitution du général Gamelin au profit du général Weygand qui prend le commandement supérieur des armées françaises.
A partir de 13 h 30, les fronts sud et ouest de l'ouvrage sont bombardés avec obus fumigènes qui forment malgré le vent un rideau que la vue de nos observateurs ne peut percer. Des obus explosifs tombent également sur ces fronts. Que prépare cette action ennemie ? Déplacements de pièces, organisation de travaux ou simplement passage de troupes ?
Dans l'incertitude, nos coupoles tirent sur les points de passage obligés au sud et au s.o. de l'ouvrage.
Dans les cloches Mi et observation, le personnel est prêt à toute éventualité.
Vers 18 heures, alors que le bombardement diminue d'intensité, que la vue est meilleure, rien d'anormal n'est constaté sur ces fronts.
A 19 heures, une patrouille sortira par le BI et ira sans encombre ravitailler à nouveau le personnel du MN12, seul observatoire extérieur qui nous reste.
Cette sortie sera mise à profit pour parfaire l'incendie d'un des deux camions abandonnés par l'ennemi sur la route d'Aubel.
Cette action est l'œuvre d'un soldat appartenant au PO.
Le soir, une voiture automobile arrive sur la route jusqu'à hauteur des camions incendiés, prise sous le feu du B. Jonckay, elle rebrousse précipitamment chemin après avoir éteint tous les feux, ce qui la sauvera, le tir de Jonckay n'ayant pu être ajusté.
Nos TS essaieront en vain pendant deux heures d'entrer en communication avec le PC 305 par liaison optique.
Notre 2e PO extérieur est vraisemblablement perdu pour nous. Quel a été son sort ? Quel est celui du PO VM23 dont nous somme sans nouvelles ?



Dimanche 19 mai

Cette journée paraît devoir être calme, nos observateurs n »ont rien à signaler.
A 10 heures, des hommes sortent par le BI, longent la tranchée du CFW jusqu'au passage à niveau non gardé à hauteur de la ferme Mariette et à travers champs gagnent l'ancienne route et s'approchent de la destruction BAT. Ils rentreront sans incident et n'auront rien à dire. La BAT est dans l'état où nous l'avons mise en la détruisant. Aucun travail de réfection ne semble avoir été tenté par l'ennemi.
Les tirs d'interdiction et d'entretien des destructions se poursuivent inlassablement.
Plusieurs avions viendront survoler le fort à basse altitude. Deux coupoles de 75 risquent deux projectiles sur ces objectifs aériens.
Une patrouille sortira dans l'après-midi par le bâtiment de Waucomont, atteindra sans encombre les ruines des baraquements incendiés qu'elle visitera. A sa rentrée, nous apprenons qu'aucune trace ennemie n'a été relevée et que le toboggan est très ( ?) bien que le tunnel livre encore passage.
Le calme qui règne dans cette région nous incite à nous ravitailler de viande fraîche. Une vache est capturée dans une prairie avoisinant le N. Waucomont, elle sera abattue, dépecée. Les déchets recouverts de chlorure de chaux seront enfouis et les défenseurs recevront de la viande fraîche dès le surlendemain.
Au cours de l'après-midi, nous tirons au profit du fort de Neufchâteau, ainsi que sur une colonne ennemie se déployant sur la grand route d'Henri-Chapelle.
Aux environs du monument Fonck, dans une prairie, des Allemands chargent du bétail sur camions.
Notre tir bien ajusté les met en fuite.
Il fait un temps superbe. Notre observateur du BII nous signale un PC installé dans la brasserie de Thimister. Hélas, à cette heure, 16 heures, de nombreux civils sont aperçus sur la place, se servant à l'épicerie et le tir ne peut être exécuté au moment favorable.
Vers 19 heures, l'ennemi reprend ses bombardements du fort avec obus de moyen calibre.
La nuit sera plutôt calme, on a cependant le pressentiment que ce calme ne se prolongera pas.



Officiers de Battice et d’Evegnée.



Le fort de Battice rendit les armes le 22 mai 1940 suite à un bombardement intensif aérien allemand.

Sources :
Revue Le C.A.P.O.R.A.L. mai 2012
Revue Le C.A.P.O.R.A.L.juillet 2012
Revue Le C.A.P.O.R.A.L.novembre 2012
Revue Le C.A.P.O.R.A.L.mai 2013
Revue Le C.A.P.O.R.A.L.juillet 2013
Amicale des Anciens du Fort de Battice.