Le lieutenant WILLY ROULLON



Willy ROULLON est né le 2 novembre 1914, à Mont-sur-Marchienne, d'un père traceur de métier et d'une mère couturière. Il fréquenta l'école communale de Forêt.
Fils unique, il fit de brillantes études secondaires à l'Athénée Royal de Charleroi d'où il sortit en 1933 premier de la section scientifique, emportant le Prix d'Excellence avec la médaille de Vermeil, totalisant 2.094 points sur 2.460, soit plus de 85 % ; sur 11 branches, 9 prix (plus de 80 %) et 2 accessits (plus de 70 %).
Durant ses études et comme il se destinait à l'Ecole Royale Militaire, il pratiqua le sport, à la section d'athlétisme du Sporting de Charleroi, avec la réussite et l'application qu'il mettait en toutes choses. Grand, bien découplé, intelligent, il était aussi prompt d'esprit que de corps. Ces qualités que complétait une volonté peu commune lui assuraient une supériorité naturelle.

PREMIER DE PROMOTION

En décembre 1933, à cause d'une déficience en géographie, il entra de justesse à l'Ecole Royale Militaire, étant classé 43e sur 45 admis. Cinq ans plus tard, il sortait premier de promotion dans la spécialité Génie. Il fut affecté au 4e Génie cantonné à Amay, près de Namur.

CAMPAGNE DES 18 JOURS ET CAPTIVITÉ

Le 10 mai 1940, il était au canal Albert. Il fut fait prisonnier à Oostkamp, sur le canal Bruges – Gand. Nous nous rencontrâmes à Tibor, Oflag] III B situé près de Posen à la frontière de l'ancienne Pologne et surtout à l'Oflag Il A, Prenzlau, en Prusse. L'Oflag Il A était une caserne d'artillerie construite en 1936. Elle comprenait 4 grands blocs disposés deux à deux sur les grands côtés d'un rectangle parallèle à la rue distante d'une vingtaine de mètres. Ceci constituait le camp A. Gardée en permanence par une sentinelle, une double porte pratiquée dans une simple clôture en treillis donnait accès au camp B comprenant 5 garages oblongs d'une longueur de 20 à 30 mètres chacun, accotés dos à dos pour les numéros 4-5 et 6-7. Entre le garage 8 et le garage 7, comme entre les garages 6 et 5, une cour bétonnée était suffisamment large pour permettre, en occupation normale du camp par la troupe, de manœuvrer canons et camions qui étaient hébergés dans ces garages. Une large allée séparait le garage 4 qu'habitait Willy ROULLON, de l'enceinte extérieure du camp. Etant donné leur total inconfort, ces garages étaient occupés par les jeunes officiers.

L'OBSESSION DE WILLY ROULLON

Bien connue de ses amis dont j'étais, l'obsession de Willy, dès les premiers jours de captivité, était de s'évader afin de continuer la lutte contre l'ennemi. Or, s'évader d'un Oflag relevait presque de l'utopie : le plus difficile paraissait bien de sortir du camp. Qu'on imagine une enceinte formée par deux « murs » de fils barbelés, hauts de 3 à 4 mètres et distants l'un de l'autre de deux mètres environ. Le « mur » intérieur s'incurvait à la partie supérieure et vers l'intérieur d'une trentaine de centimètres. Entre les deux « murs », sur deux mètres environ de hauteur, s'entassaient des enroulements massifs de fils barbelés. Tous les 20 mètres, les miradors[4] étaient occupés en permanence par des sentinelles armées de mitrailleuses montées sur pivots et disposant de puissants projecteurs. Un chemin de ronde courait le long de l'enceinte, côté extérieur et une sentinelle arpentait ce chemin entre deux miradors. Au-delà, un mur en béton ajouré dans sa partie supérieure ne constituait plus qu'un obstacle mineur. A retenir que, côté intérieur, un fil de garde placé à 50 cm du sol et à 4 mètres devant l'enceinte ne pouvait, sous aucun prétexte, être franchi, sous peine de déclencher une fusillade mortelle.

LE TUNNEL

Dans ces conditions, même l'approche de l'enceinte était impossible. C'est ainsi que germa l'idée de creuser un tunnel débouchant au-delà de l'enceinte. C'est ce projet qu'étudièrent notre ami Willy et son compagnon, le lieutenant DRAPIER. Tous deux parvinrent à s'introduire à la nuit tombée du mardi 4 novembre 1941 dans un garage inoccupé du camp B situé non loin du garage 4 et assez près de l'enceinte.
Peu avant ses deux premières tentatives d'évasion qui remontent à juin et septembre 1941, Willy m'avait prié, en cas de réussite, de prévenir son épouse, qui était voisine de mes parents; elle ne devait pas s'inquiéter de ne plus recevoir de courrier. Willy ne m'avait cependant pas parlé de cette reconnaissance des lieux qu'il organisait ce soir-là.



LE COUP DE FEU MORTEL

C'est vers 19 h 15 qu'éclata le coup de feu mortel... Ce n'est que le lendemain, mercredi 5 novembre, que nous connûmes la relation des faits, basée en partie sur les déclarations du lieutenant Drapier, en partie sur le rapport du commandant de camp allemand, et aussi sur les dires du médecin belge qui put examiner Willy. Nos deux héros entamaient à peine leur reconnaissance des lieux que la porte du garage s'ouvrit et qu'un ordre allemand leur intima de se rendre. Drapier obéit. Willy se cacha dans une fosse de visite, espérant passer inaperçu. Cette conduite lui était dictée par la crainte, comme récidiviste, d'être envoyé dans un camp de représailles d'où il serait plus difficile encore de s'évader. Certain que le prisonnier qui venait de se rendre n'était pas seul, le sous-officier envoya le caporal et les deux soldats qui l'accompagnaient fouiller le garage. Découvert, Willy dut bien se rendre. Le caporal prit la tête de la petite colonne qui devait se déplacer dans un étroit couloir serpentant entre le matériel entreposé. Suivaient le 1er soldat portant la lanterne tempête, puis Willy, enfin le 2e soldat, l'arme chargée tenue horizontale à la hanche, la baïonnette au canon pointée dans les reins de Willy. Lorsqu'ils furent en vue de la sortie, ce dernier tenta une ultime chance. Ecartant de la main droite la baïonnette, il jeta un coup de pied dans la lanterne tempête. Malgré la rapidité de ce réflexe, la balle tirée par le deuxième soldat l'atteignit dans le dos et toucha la pointe du cœur. La perte de connaissance fut immédiate et la mort survint dans les quelques minutes.



L'APPEL SOMBRE DU 5 NOVEMBRE 1941

L'appel du matin du mercredi 5 novembre commença par un long moment de recueillement à la mémoire du héros qui venait de perdre la vie pour tenter de poursuivre la lutte contre l'ennemi de sa Patrie. Les Allemands observèrent aussi cet instant de recueillement. Nous étions tous au garde à vous.
L'enterrement se fit au cimetière de Prenzlau le vendredi 7 novembre. Le convoi était conduit par un peloton d'honneur en grande tenue, composé de 33 soldats allemands commandés par un lieutenant. Une petite délégation de prisonniers dont j'étais put suivre le cercueil. Les Allemands avaient offert une grande couronne de fleurs. Nous avions, nous, pu en acheter 5 constituées de chrysanthèmes et de roses. La messe fut dite dans la chapelle du cimetière. Notre émotion atteignit son sommet lorsque le cercueil, un énorme sarcophage, fut descendu dans cette terre ennemie, pendant que les soldats allemands, tournant le dos autour de la tombe, tiraient en l'air une salve d'honneur.
Le samedi 8 novembre à 9 heures, la messe de funérailles fut chantée dans la grande salle de gymnastique, bondée et dégorgeant largement son monde dans la cour. Le drapeau tricolore était tendu sur l'autel. A l'issue de l'office, l'harmonium joua 1a Brabançonne. Les Allemands présents se mirent aussi au garde à vous, respectant notre patriotisme autant que notre grande émotion.



Extrait du discours de M. Simon DUBOIS,
Président F.N.A.P.G.
Source :
https://www.maisondusouvenir.be/willy_roullon.php