Le Contingent réserve armée belge à Rotheux-Rimière (Province de Liège)

La Radio, ce 10 mai 1940, annonce l’envahissement du sol belge et engage tous les jeunes, non militaire, de 16 à 35 ans, à rejoindre ‘’LOBBES’’, dans les plus brefs délais. Le garde-champêtre ELIE est déjà en route et porte une convocation dans chaque foyer où habite un de ces jeunes. Celui-ci est tenu de rejoindre LOBBES par le train qui passera à ENGIS entre 15H et 16H.
Peu de familles possèdent une voiture, à cette époque, mais elles sont à la disposition de tous. …
Nous voilà dans le train, au milieu de beaucoup d’autres jeunes. L’atmosphère est lourde et les plaisanteries tombent à plat, puis cessent. L’omnibus sert de ramassage et il fait nuit quand nous arrivons en gare de LOBBES. Personne ne nous attend, le service d’encadrement n’est pas prévu, nous sommes un peu désemparés. Heureusement, nos mamans nous avaient pourvu de victuailles.
Dans la ville, nous « squattons » une école abandonnée. Le lendemain, nous avons pu acheter de nouvelles provisions dans un commerce encore ouvert tandis qu’un groupe se ravitaille auprès d’une cantine française.
A pied, nous remontons vers ANDERLUES, regroupement sur les quais de la gare. Des trains se forment pour la FRANCE; nous partons vers BINCHE, MONS, JEMAPPES; le train arrive en vue de QUIEVRAIN. Des avions nous survolent: nous quittons les quais et nous nous réfugions dans la campagne environnante. Un avion trace un grand cercle au-dessus de la ville, les bombardiers se groupent à l’intérieur de la circonférence et lâchent leurs bombes.
Notre groupe s’est disloqué. Certains paniqués se figent, d’autres filent comme des lapins. Je suis de ceux-ci, et je me souviens d’avoir sauté un mur très haut avec tout mon ‘’barda‘’ sur le dos.
Les Rotheusiens sont scindés en plusieurs groupes. Les narrateurs de ce récit eux-mêmes font partie de groupes différents: un se dirige vers la mer du Nord: l’autre vers le Nord de la France.


]


Attestation de travail délivrée à Lambert LAROCK lui permettant de reprendre son activité en cas de démobilisation.



Nous ne sommes plus que 3; Robert, Marcel, Joseph, les bombes tombent. L’un d’entre nous veut réciter son acte de Contrition, mais ne retrouve plus les mots. Il souhaite notre aide mais la frayeur nous rend muets; la grande verrière vient d’éclater.
Quand tout est calmé, nous tournons le dos au sinistre et nous marchons, nous marchons ! Nous arrivons ainsi à OSTENDE. Nous trouvons refuge dans l’Hôtel Palace, ainsi que d’autres jeunes qui avaient pris la même direction que nous. Là, l’armée nous nourrit.
Mais, pendant la nuit, ce fut un vrai défilé aux toilettes et 40 gars malades cela s’entend. Marcel qui riait des autres pendant la nuit est dérangé le matin et lui il n’a pas le temps de …. Joseph lui prête une salopette. Elle subit le même sort peu après car la fermeture éclair se coince au mauvais moment !
Joseph sort en ville; il achète un pantalon pour 20 F. Quand Marcel l’enfile, il doit le replier 2 fois sur sa taille et le fait tenir avec une corde !
Nous restons à peu près une semaine, nous logeons alors à MARIAKERKE, à l’Hippodrome. Là, l’armée a affrété un grand bateau et nous offre le voyage vers l’ANGLETERRE, ce que nous refusons. Les Allemands sont installés près de nous et se font même canarder par leurs frères. Nous décidons de rentrer chez nous.
A l’étape suivante, nous voulons passer la nuit dans un pensionnat, mais les occupants se déclarent au complet, et c’est un Allemand, le premier que nous voyons qui exige notre admission et que l’on nous nourrisse.
Le jour suivant nous sautons sur une plate-forme de camion, et nous traversons les Flandres, le conducteur nous dépose chez un boucher qui nous offre une fricassée au boudin noir. Que c’est bon ! Pour dormir, notre hôte tire un matelas à terre dans sa chambre d’amis. Quelle bonne nuit ! Le matin nous disposons de l’atelier pour faire nos ablutions et nous recevons chacun un colis de nourriture pour le retour.
De nouveau un camion nous rapproche de nos foyers et puis de tram en tram nous arrivons au Pont de Seraing. Le pont est dans l’eau. Aussi nous passons en barge; une dame, amie des parents de Joseph, nous accueille, nous loge et nous nourrit. C’est la dernière étape.
Le lendemain, nous avons des ailes pour franchir les derniers kilomètres qui nous séparent encore des familles qui depuis le 10 mai n’ont plus aucune nouvelle.
Aux Biens Communaux, la D.T.A. (Défense Terrestre Avion) tourne et tire vers un avion qui passe dans le ciel. Le Bois de Seraing est franchi dans l’allégresse, et quel bonheur pour nous et nos parents, ces retrouvailles inoubliables.
Nous sommes à QUIÉVRAIN, les bombes ont affolé tout le monde nos amis se sont dispersés mais nous restons un bon groupe : Richard, Renaud, Georges, Marcel, Fernand, Maurice, Joseph.
Des files d’évacués passent et voulant voulons éviter d’être bloqués dans ces colonnes interminables, nous partons à travers les campagnes, ou par de petites routes. Nous passons la frontière à Roisin; là, une fermière nous demande de l’aider à charger sa charrette d’une partie de son ménage, d’installer sa vieille maman dans un Voltaire et surtout de lâcher les animaux dans les prés. Nous faisons un bon repas avant de nous remettre en route, toujours à travers champs avec halte dans des maisons abandonnées où nous dormons et où Georges, notre cuisinier volontaire, tâche d’apaiser notre appétit toujours en éveil.
Nous contournons BAVAY, LE QUESNOY, SOLESMES. Nous allons vers Cambrai, marchons toute la journée, jusque tard dans la soirée. La température est agréable même la nuit.
Un jour, nous suivons une belle allée arborée quand nous apercevons sur le remblai une enfilade de Sénégalais couchés, tués sans doute par une mitrailleuse: nous mûrissons de quelques années en cinq minutes.
Les premiers Allemands que nous avons aperçus se « planquaient » sous un pont, près de la ville d’ARRAS. Les suivants sont sortis d’un avion en rase campagne où nous nous reposions. Un interprète nous demande ce que nous faisons là et d’où nous venons ? De Liège – ah! Luttich et bien, un bon conseil, retournez-y en suivant D.G.7, contraire aux flèches.
Cela nous paraît sage et, de nouveau à pied, nous retournons sur nos pas. L’itinéraire du retour a été suggéré à d’autres adeptes que nous car nous voilà dans une colonne d’évacués. En fin d’après-midi, des Allemands groupent dans un pré les jeunes adultes masculins et laissent circuler les plus âgés, les femmes, les enfants. Renaud est nerveux, il n’apprécie pas cette sélection. Il emmène ses amis à l’orée du bois qui jouxte la prairie où tout le monde se couche à même le sol. Quand la nuit est complètement tombée, en silence, tels des Sioux, les Rotheusiens se coulent dans la forêt proche. Ils marchent un bon quart d’heure et de nouveau se couchent et s’endorment. Ils accompliront, le lendemain, un vaste détour avant de rejoindre la route principale.
Dans la banlieue d’Arras, un magasin de vélos est abandonné. Nous pénétrons dans l’atelier et nous nous emparons de vieilles bécanes que nous remettons en état, certaines n’ont même pas de freins, nous freinerons avec le pied sur la roue avant ! Un d’entre nous, à notre grande colère, brise la vitrine et prend un nouveau vélo tout neuf, en exposition, il sentira notre réprobation tout le trajet de retour alors qu’Ernest qui n’a pas de vélo (il n’a pas voulu d’un nouveau) sera chargé à tour de rôle, jusqu’à ce qu’on lui en trouve un, abandonné dans un fossé.
Etape après étape , nous rebroussons chemin, nous retournons chez nous, malgré les difficultés, la fatigue, nous sommes heureux, notre avenir est de nouveau tracé: revoir nos familles, notre village et redevenir un enfant, sécurisé dans son foyer, à cette époque c’est normal pour un jeune de 16,17 ou 18 ans.

Après QUIEVRAIN, Emile, Léon, André, Joseph et Lambert forment un troisième groupe. Est-ce l’influence des deux fermiers, ils choisissent souvent des métairies pour les haltes. Lambert se découvre des talents de chef cuisinier et dirige le nouveau noyau.
Lambert garde un bon souvenir d’une école d’agriculture; la ferme contient encore quelques petits animaux qui vont leur procurer un vrai festin. C’est là qu’ilsdécouvrent 3 vieilles bicyclettes, ce qui leur donne l’idée d’en chercher d’autres le long du trajet.
Dans une campagne près d’Arras, nous dormons paisiblement, au petit matin. Les Allemands qui nous réveillent et nous conseillent de rejoindre nos foyers.Joseph qui s’est relevé, les a aperçus, il a éprouvé une telle peur qu’il s’est sauvé et nous ne l’avons jamais retrouvé… sinon à ROTHEUX. Nous faisons demi-tour et pédalons joyeusement sur de petites routes peu encombrées.
A RANCE, un barrage allemand détourne les voyageurs à vélo en 2 colonnes, les amène dans l’église après avoir déposé les bicyclettes dans le cimetière voisin. Ils dorment sur les bancs et les chaises. Le lendemain matin, grand rassemblement, chacun passe devant deux officiers et doit présenter sa carte d’identité. Lambert a plus de 18 ans, il est séparé de ses compagnons et doit rejoindre un groupe de personnes âgées de 18 ans à plus ou moins 30 ans.

Source :
Extrait d’un article mis en ligne par l’asbl : Mémoire de Neupré.
https://memoiredeneupre.be/a003-cahier-de-mobilisation/