Un Belge dans les blindés britanniques

Tombé devant Caen le 27 juin 1944

Le 27 juin 1944, vingt et un jours après le débarquement allié en Normandie le major Louis Legrand disparaissait dans la bataille à bord d'un char britannique, auquel il avait donné le nom de « Liberator », pour symboliser son désir ardent de libérer son pays et de délivrer les siens qu'il avait quitter depuis quatre ans.
Le 10 mai 1940, il était adjudant-major du 22° régiment d'artillerie qi fut bientôt engagé derrière le Canal Albert. Le régiment tira jusqu'à épuisement de ses munitions et puis dut se replier, car le 12 au soir, les Allemands arrivaient à hauteur de l'artillerie.


Capitulation ?

Après la capitulation de l'armée belge--capitulation qu'il n'accepta jamais-- Louis Legrand passa en Angleterre où il arriva le 30 août 1940 via la France, l'Espagne et le Portugal.
Il s'engage dans le noyau des forces belges cantonné dans le Pays de Galles et reçoit le commandement de la 1ière Compagnie.
L'arrivée des ministres Pierlot et Spaak en Angleterre provoque quelques remous parmi les officies belges. Beaucoup d'entre eux ne peuvent oublier l'attitude du gouvernement en France et s'impatientent des retards dans l'organisation des forces belges. Louis Legrand, dont la fidélité envers le Roi et l'ardeur pour la lutte sont inconditionnelles, est envoyé par les officiers pour….« obtenir du Gouvernement les moyens indispensables à la continuation du combat pour la libération de la Patrie et du Roi…»
Il est reçu par le Premier ministre Pierlot et lui expose la nécessité de tenir compte de l'état d'esprit qui règne en Belgique et de celui des officiers belges en Grande Bretagne.
Pendant deux ans Louis Legrand se battra avec la bureaucratie pour récupérer des Belges dispersés de par le monde afin de les incorporés dans des unités combattantes.
Entre-temps il a fait sa demande d'être incorporé dans une unité de chars britanniques. Il pourra ainsi accomplir à la fois son désir de participer au combat pour la libération de son pays et se familiariser avec une arme qui fut l'élément principal de la victoire allemande en 1940.
Le 11 mai 1942, deux ans après son premier combat sur le Canal Albert, il rejoint les blindés anglais.
Le major Legrand est affecté à une unité qui n'est pas initialement engagée et qui est campée sur la côte de la mer Rouge en attendant de recevoir du nouveau matériel.


Avec Montgomery dans le "Western Desert"

Au début de juillet, Rommel est arrêté à la première bataille d'El Alamein. A la fin du mois le major Legrand rejoint une unité de chars dans le « Western Desert » et participe aux préparatifs de la défense contre une nouvelle attaque. Les Britanniques apprécient de plus en plus ses qualités d'officier et le placent à la tête d'une troop, un peloton de trois chars du 6° Royal Tank Regiment.
Montgomery a établi un plan pour s'opposer à l'ultime offensive de Rommel pour envahir l'Egypte. Lorsque le 30 août elle se déclenche, Legrand a demandé d'être canonnier dans un char « Grant » et, pendant plusieurs jours il participe à ka bataille défensive. Il écrit: « Comme les jours précédent je suis '' Gunner '', je termine mon expérience du canon de 75 mm américain par des tirs indirects ( le tireur ne voit pas directement l'ennemi, mais est renseigné sur son tir par un observateur ); c'est une bonne journée…»


Une D.S.O. bien méritée

Après l'échec allemand, Louis Legrand rejoint le 10° Royal Hussars, qui est à l'entraînement en vue de l'offensive que prépare Montgomery.
Durant cette période, ses connaissances d'artilleur furent utilisées pour l'entraînement des canonniers des nouveaux chars Sherman. Il s'applique tout particulièrement à leur inculquer le tir indirect qui permet aux chars de rester à l'abri tout en continuant à tirer sur l'ennemi.

Louis Legrand terminera toute la campagne d'Afrique du Nord et à l'issue de celle-ci, il recevra le 17 décembre 1942 la D.S.O.
Cette D.S.O ( Distinguished Service Order ) lui est remise le 29 décembre par le commandant de la 1° Division Blindée au cours d'une prise d'armes du 10th Hussars en plein désert.
Louis Legrand terminera toute la campagne d'Afrique du Nord et à l'issue de celle-ci, il recevra le 17 décembre 1942 la D.S.O.
Cette D.S.O ( Distinguished Service Order ) lui est remise le 29 décembre par le commandant de la 1° Division Blindée au cours d'une prise d'armes du 10th Hussars en plein désert.

Il passe la période du 30 décembre 1942 au 28 février 1943 à l'état-major de la 8ème armée qui avance vers Tripoli et la Tunisie. Et puis c'est le retour au Caire où il trouve la Brigade coloniale belge, arrivée du Congo belge trop tard pour encore participer aux opérations en Afrique du Nord.
On lui demande de s'occuper de la conversion de cette unité à l'organisation britannique. Il, fait dans ce but, un voyage à Léopoldville après lequel il rejoint Londres et le Ministère de la Défense nationale.


Un instructeur belge chez les Britanniques

Le premier ministre Pierlot, tracassé par son retour, avait demandé à M. Gutt: "Qu'allons-nous bien en faire?"
"Comment, riposta M.Gutt, cet officier vient de faire une expérience unique de la guerre moderne sous la forme la plus actuelle et s'est comporté à la 8° Armée d'une façon peu banale. En connaissez-vous beaucoup de ce genre-là?. Ici les troupes belges sont à l'entraînement et vous demander ce qu'on pourrait faire le Major Legrand?"

Tenu à distance par les autorités belges, il finit par se rendre compte qu'il restera inutile et inactif s'il ne se décide pas à retourner chez les Britanniques où il est reçu à bras ouverts.
Le War Office le destine d'abord à l'instruction des canonniers de tanks et l'envoie à l'Ecole des Blindés à Bovington. En septembre 1943, il rejoint un régiment de chars, le 23°Hussars, où il sert avec son enthousiasme habituel .
L'hiver et le printemps se passent en entraînement et en préparatifs; le 8 juin 1944, l'ordre arrive de se rendre aux ports d'embarquement


Débarquement en Normandie

Le 15 juin, son unité débarque en Normandie. Il va enfin pouvoir participer à la libération de son pays et des siens.
Le 26 au matin, la 11° division blindée attaque à l'ouest de Caen et s'apprête à franchir la rivière Odon.
Durant cette journée, il est attaché à l'état-major de la brigade, mais le lendemain matin, il insiste et il obtient de rejoindre le 23°Hussars pour l'assaut; il commande un char Sherman qu'il a baptisé, comme d'habitude « Liberator ».
Au début de l'après-midi, les escadrons de son régiment progressent, mais les Allemands réagissent furieusement sur la gauche en direction de Caen. Le major Legrand se rend compte que cela chauffe par là, et, sans hésiter, se porte où l'engagement paraît devenir sérieux. Sitôt parvenu à l'escadron engagé, il repère deux chars allemands (Tigre?), à quelques distance, avec un groupe de trois chars britanniques, il leur donne la chasse. Mais son char n'a pas un canon assez puissant pour entamer le blindage des « Tigre » et lutter avec leur armement. N'importe! Il les harcèle comme il peut, s'approchant, se retirant pour attaquer ailleurs, revenant à la charge du côté où l'ennemi paraît plus abordable et plus vulnérable. Vains efforts. Seul un char mieux armé peut en finir avec ces gros blindés allemands. Il reconduit son équipage à couvert et, hors de portée, il rejoint à pied le groupe des trois autres tanks.
L'un d'entre eux est un Sherman dernier modèle muni d'une forte pièce de 76 mm. Se hissant dessus, le major Legrand s'assied sur la carapace de fer derrière la tourelle et commence à diriger le tir. En quelques coups, il détruit un des « Tigre » et se tourne résolument vers l'autre, qui cesse rapidement le combat.
Cette fois, semble-t-il, on peut aller de l'avant et profiter du succès qu'on vient de remporter. Il reprend son char et, à toute allure, se précipite avec les trois autres chars sur un petit chemin de campagne qui va vers l'Est.


Tué au combat

C'est là que la mort l'attendait. Au moment où il va déboucher sur la grand-route de Caen à Villers-Bocage, une batterie de 88 mm dissimulée quelque part ouvre le feu: trois des quatre blindés britanniques sont atteints, les flammes jaillissent, ce n'est plus à l'instant qu'une fournaise dévorante… Le seul char demeuré intact rebrousse chemin pour ne pas avoir le même sort.
Le lendemain, le char du major Legrand fut retrouvé entièrement calciné, on découvrit les restes carbonisés de trois hommes, les deux chauffeurs et le chargeur, le major Legrand et son canonnier avaient disparu.
Un certain doute a pu subsister sur leur sort, mais il semble cependant qu'ils ont brûlé complètement dans leur char.
Ils se trouvaient près des soutes à munitions et d'un réservoir d'essence. Après le terrible impact d'un obus antichars tiré à une distance de 200 mètres et que toutes les munitions situées sous leurs pieds aient explosé, que le char ait brûlé deux jours, il n'est pas étonnant que leurs cendres mêlées aux débris calcinés n'aient pu être identifiées.
Le maire du village de Mouen, qui se trouvait caché près de l'endroit où le char brûlait à moins de trente mètres de sa maison, confirme qu'aucun des occupants des chars détruits n'a pu survivre à ce terrible combat.
Son Commandant de Brigade, en faisant part de sa mort à l'Ambassadeur de Belgique à Londres, termine sa lettre par cet éloge: « Le major Legrand a rendu d'inappréciables services à la Brigade comme instructeur d'artillerie pendant les six mois durant lesquels il y fut attaché et il s'est concilié le respect et l'admiration de tous, officiers et soldats, non seulement par sa vaste connaissance du sujet qui l'intéressait profondément mais aussi par le charme de sa personnalité, par ses dons d'entraîneur, par sa foi dans la cause pour laquelle nous combattons et par ses efforts inlassables pour améliorer la valeur de tir de la Brigade »

Hommage au major Legrand
Le major Louis Legrand

Dans une lettre datée du 7 septembre, quelques jours après la libération de la Belgique, le même général écrivait à la femme du Major Legrand:
"Il a toujours fait preuve du plus sublime courage et ses hautes qualités militaires nous remplissaient d'admiration…
Nous avons vivement regretté sa disparition, d'autant plus maintenant que la libération de la Belgique l'aurait rendu aux siens dont il avait été si longtemps séparé et qu'il avait un si ardent désir de retrouver.

Le fier soldat n'a pas connu la joie triomphale du retour victorieux. Sur le point d'atteindre le but, fidèle à l'idéal qui l'avait conduit en Angleterre dès 1940, il a donné sa vie pour la Belgique et pour le Roi. A cette cause sacrée il a sacrifié ce qui lui était plus cher encore que la vie, le bonheur de ses bien-aimés ...


Source bibliographique et photographique: article de A. Crahay dans "20 Héros de chez nous", Ed J.M. Colet.