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Rss L’EXODE VÉCU PAR UN CRAB (Centre de Recrutement de l’Armée belge)

Récit de Lucien Dewez né en 1922.




L’auteur un peu avant le début des hostilités




Note de l’auteur du carnet de route:

Quelques cinquante ans plus tard, j’ai un jour mentionné à maman mon intention de raconter ma vie sous l’occupation. Elle quitta la pièce et revint quelques minutes plus tard et me dit "tiens, voilà pour t’aider" en me tendant mon carnet de route de l’exode (du 10 mai au 3 juin 1940) qu’elle avait soigneusement rangé et que j’avais complètement oublié.



Vendredi 10 mai 1940.

Des détonations nourries me réveillent. Il est 7 h 15. Par la fenêtre ouverte, j’entends les voisins parler d’abondance; une vraie cacophonie. Et tout de suite, papa m’appelle d’une voix différente me semble-t-il. "Lucien, lève-toi, c’est la guerre". Je descendis précipitamment suivi de Georges et Ginette. Le bruit éveille Guy et José qui nous suivent en bas. La nuit, l’artillerie autour de Namur avait à plusieurs reprises donné de la voix. Les avions "étrangers" ont ronronné pendant plus d’une heure. La dernière fois que j’avais regardé ma montre il était 1 h 25. Sitôt arrivés dans la cuisine papa nous dit d’une voix triste : "Eh bien, mes enfants, nous y voilà de nouveau, c’est la guerre."
La radio qu’il avait ouverte interrompit la musique pour annoncer le communiqué du gouvernement répété tous les quarts d’heure :
"Ce jour, à 3 heures du matin, sans déclaration de guerre, l’Allemagne a envahi les territoires hollandais, belge et luxembourgeois. Bruxelles, Malines et Wavre ont été bombardées par l'aviation ennemie"
Le bulletin suivant annonce que la gare de Jemelle est en feu; que des ponts de chemin de fer et d’autres voies de communication ont subi des attaques aériennes. La France et l'Angleterre ont répondu à l'appel à l'aide du gouvernement et le Roi a pris la tête de l'armée.
Ce qu’on redoutait est donc arrivé. Tout ce que mes parents et grands-parents m’avaient raconté, tout ce que mes lectures sur les événements de 14-18 m’avaient appris défile dans mon esprit : oppression, déplacements limités, contrôles, famine et marché noir, déportations, collaboration, résistance, arrestations et exécutions. Comment cela va-t-il se passer cette fois ? A cette heure aucune réponse sérieuse n’apparaît.
Je décide de partir au travail comme d’habitude. Le premier train n’est pas encore passé mais ce n’est que sur le chemin de la gare que mon esprit l’enregistre. La voie de chemin de fer passe au bout de notre jardin et la gare est à environ 1 km. Là, les voyageurs pour le second train s’ajoutent à ceux du premier. Ils s’agglutinent dans la salle d’attente et commentent naturellement les événements avec, pour certains, des informations qui ne sortent que de leur imagination. Quelques stratèges d’occasion assuraient que les forces anglaises et françaises allaient prochainement stopper les Allemands et les refouler chez eux. Mais des gens qui avaient connu la guerre précédente se montraient beaucoup moins optimistes.
Enfin, le train arriva; il était bondé. Ce fut la ruée générale mais tout le monde parvint à s’y caser et nous atteignîmes Namur sans incident. La gare et beaucoup de bâtiments privés aboraient leur toilette de guerre; des rubans adhésifs collés sur les fenêtres. Le trafic était perturbé dans toutes les directions et les retards indéterminés. Cependant, sur les quais comme dans les salles d’attente, le personnel débordé gardait son calme. Dans tous les groupes les commentaires allaient aussi bon train. Et il y avait tant d’avions allemands abattus, tant de terrain regagné par les Chasseurs Ardennais, tant de tanks mis hors d’usage, etc.…
Après une heure, je parvins à Moustier et à l’usine de l’Union Chimique. Une bonne partie du personnel n’était pas encore arrivée. L’ingénieur faisait creuser des tranchées dans les cours pour les gens des ateliers et des bureaux. Nulle part, on ne s’attelait à ses occupations normales. Les alertes aériennes se succédèrent et nous sortions en nous écartant des bâtiments. Toutefois, rien ne se produisit dans les environs, mais le plan sur lequel je travaillais n’avança guère.
Des employés qui retournaient dîner chez eux ramenèrent les dernières informations. Les combats sont acharnés mais presque partout l’ennemi progresse. En certains endroits il a engagé nos troupes par derrière. Des unités motorisées françaises et anglaises ont franchi la frontière et se dirigent à la rencontre des envahisseurs.
La journée se termina. A la gare de Moustier il y avait beaucoup de monde. Les trains ont du retard et celui que j’utilise habituellement arrive une demi-heure après son heure prévue. En cours de route nous croisons plusieurs longs convois de coke, de charbon, de minerais. Il y a des machines-outils sur les wagons de la firme Ougrée-Marihaye notamment. A Namur, il faut à nouveau attendre. Des gens disent que l’on démonte les machines de l’atelier central du chemin de fer aux Bas-Prés; on cite le chiffre de deux cents wagons réservés à leur évacuation. Dans la gare, Max Capelle, une vieille connaissance me dit que je dois partir pour Quiévrain. Je croyais qu’il plaisantait et je réponds sur un ton badin "Bien sûr, mais en attendant, je vais quand même souper".
Mais en arrivant à Vedrin avec une heure et demie de retard, on me confirme qu’il y a bien des affiches du gouvernement diffusant cet ordre. Après le repas, je me rends dans le centre et j’en vois une. Effectivement, je dois partir. Il s’agit de constituer une réserve de recrutement pour l’armée. L’ordre s’applique à tous les hommes de 16 à 35 ans. Simultanément, avis est donné à tous les réservistes non encore touchés par un ordre de rejoindre, de gagner immédiatement leurs dépôts respectifs et ce, par leurs propres moyens.
Je revins à la maison et décidai de partir le lendemain en passant par Fontaine-l’Evêque pour faire mes adieux à Parrain et Marraine. Je voulais aussi revoir les copains d’école. Mes parents et moi sommes plutôt rassérénés à l’idée que, contrairement à 1914, on veut soustraire une tranche importante de la population à l’occupant et à ses réquisitions de main-d’œuvre. Nous y voyons une volonté de lutter contre l’agresseur.
La soirée occupe les préparatifs de départ. Il est prescrit de se munir de vivres pour deux jours, de linge et chaussures de rechange, d’une couverture, du nécessaire à raser et de toilette. Heureusement il y a un magasin Courthéoux à deux pas.
Pendant que maman coud un sac à dos dans une toile à matelas nous sortons souvent pour regarder passer des avions allemands et déplorons que le tir nourri de la DCA n’en touche aucun. Dans l’obscurité tombante, les traceuses des mitrailleuses accusent de grands écarts vis-à-vis des cibles. Les tireurs sont-ils borgnes ? Il me semble que je ferais mieux.
Entretemps, je mets de l’ordre dans mes affaires. J’inscris sur un bout de papier les titres des livres reçus et le nom des propriétaires. Cela permettra de les restituer au plus tôt. Je range tout ce qui a trait à mes cours du soir. J’ai la conviction que serai bientôt enrégimenté et que j’aurai à me battre. Pourtant, je me sens calme; du moins, j’en ai l’impression.
Quelle arme choisirai-je si j’en ai la possibilité ? Dans les circonstances présentes, cela ne pourrait être la marine. Alors, l’infanterie ? Les transports ? A l’artillerie pour devenir sergent, il faut déjà manipuler pas mal de mathématiques, domaine où je ne suis pas fort. Jean Villers, un voisin qui effectue son terme au fort de Saulée m’en parlait justement la semaine dernière. Le mieux est de laisser venir les événements.
Il nous est difficile de nous coucher. La radio déverse des informations à tout bout de champ. Est-ce une répétition de 1914 ? Les Français et Anglais seront-ils capables de contenir et repousser la marée feldgrau ? Enfin, nous gagnons nos lits. Le sommeil tarde à venir d’autant que des détonations de DCA se succèdent sans intermittence.

Samedi 11 mai.

De nombreux coups de canon m’éveillent. Il fait encore sombre. Un coup d’œil à mon montre m’apprend qu’il est 4 h 45. Même pendant mon sommeil, les canonniers et les mitrailleurs n’ont pas dû chômer. Je me lève vers sept heures pour prendre les nouvelles à la radio.
C’est un jour magnifique sous le ciel bleu avec, pour tout nuage, les explosions des obus de DCA. Mes parents étaient déjà dans la cuisine. Nous déjeunons en écoutant les informations; rien de mieux qu’hier. Je fixe ensuite mes colis sur le porte-paquets et je fais mes adieux à chacun.
Vers 8 heures, j'enfourche mon vélo en direction de Mornimont. A Salzinnes, je rencontre des convois français. Il faut, bien entendu, leur céder le passage. Aussi pour éviter les pertes de temps qui en résultent, dès Malonne, je rejoins la Sambre où je suis pratiquement le seul usager du chemin de halage.
Je parviens sans encombre à Mornimont (9 h 15). L'usine est calme, mais l'activité y est des plus réduite. Au bureau, je prends congé des gens que je connaissais et me dirige vers l'atelier de chaudronnerie. Le contremaître Joseph Depoorter me donne l'adresse de son frère qui habite Mons et me demande, si j'en ai la possibilité, d'aller lui donner les dernières nouvelles de sa famille. J'accepte bien entendu et passe à la comptabilité pour toucher mon salaire. Un dernier au revoir et je reprends la route.
Je croise à nouveau des véhicules militaires français. Sur la ligne de chemin de fer qui longe un moment la route, il passe aussi des trains de troupes. Mais que le matériel semble désuet ! Que les hommes ont l'air débraillé ! Quelle différence avec l'armée allemande dont les actualités cinématographiques ont maintes fois montré les unités en défilé ou en manœuvre. Enfin ! Nos villageois prodiguent aux Français des signes d'amitié qui traduisent leur espoir dans l'efficacité de leur intervention.
J'arrive à Charleroi vers midi. Des bombes sont tombées sur le quai de Brabant, non loin de la gare principale. De nombreux débris de maçonnerie et de verre parsèment le sol. J'entends parler de six tués. La poste, contiguë à la gare est défoncée. Je gagne la ville haute où nous avons des connaissances et, comme d'habitude, je suis accueilli à bras ouverts. On m'invite à dîner et pendant le repas, je donne des nouvelles de la famille et conte ce que j'ai vu en chemin.
Je me remets en route et arrive à Fontaine vers 17 heures. Les bombardiers allemands ont ici aussi fait des dégâts. Il y a eu trois tués au carrefour du Nouveau Philippe et, tout près, deux maisons de la cité Chavée ont été écrasées. Heureusement, à ce moment, elles étaient vides.
Parrain et marraine sont tout heureux de me voir et de connaître les dernières nouvelles de Vedrin. J'annonce que je vais aller voir des parents et connaissances et que je repartirai le lendemain pour Quiévrain en laissant mon vélo dans la remise.
La mère de mon copain Georges tenait une petite épicerie. J’y entre et personne ne répond à la sonnerie. J’ai dû appeler plusieurs fois avant de la voir émerger de la cave. Elle s’y terrait car, peu avant mon arrivée elle avait entendu des avions. Je les avais vus; c’étaient 28 anglais. J’apprends que Georges est parti pour Quiévrain. Elle me souhaite bonne chance et m’offre un petit paquet de cassonade. En face, Hector Vermeeren a fait de même ainsi que mon cousin Germain Houssières.
Peu après, une escadrille de Junkers 52 passe à basse altitude. D'un convoi français qui s'approche sur la grand-route, les mitrailleurs ouvrent un feu nourri ... mais sans résultat.
Mon cousin Maurice a été rappelé. Tout ce que ses parents savent d’après une lettre vieille d’une quinzaine de jours, c’est qu’il se trouvait quelque part le long du canal Albert. Mon copain Joseph a fait savoir que son régiment quittait Mons; depuis, plus rien.
Revenu chez parrain, je trouve marraine en train de faire des galettes ; elle a toujours aimé me gâter et prétend - avec raison d'ailleurs - que les galettes se conservent mieux que le pain. Je me garde bien de la contredire et je me régale à l'avance de ce qu'elle me prépare. Nous restons à l'écoute de la radio. Rien de réconfortant, au contraire; partout les Allemands progressent et vite en dépit de la résistance de nos troupes. Il est tard quand nous nous couchons et personne n'a vraiment envie de dormir.

Dimanche 12 mai.

La nuit a été agitée. A maintes reprises, on a entendu des bruits de moteurs d'avions et dès la clarté revenue, des bombes s'abattent du côté de Morgnies et Monceau. On sent jusqu’ici la terre trembler. Le déjeuner expédié, marraine améliore les brides de mon sac à dos. Il m’est pénible de partir et ce n’est que quand l’après-midi est bien avancé que je m’en vais pour gagner l’arrêt du tram. Je n’ai guère d’autre choix et tous les mobilisés voyagent gratuitement sur les transports publics. Il y a déjà pas mal de monde à l’arrêt; signe que l’horaire est bien perturbé. Je me joins donc aux nouveaux arrivants.
Enfin vers 17 heures, voici un tram. Motrice et remorques sont déjà bondées, mais on se tasse et je parviens à m'insérer. Tout le long du parcours, des autos et motos militaires belges nous dépassent tandis qu'à intervalles, des convois français nous croisent. Des gens "bien informés" assurent que ces derniers viennent prendre au front la place des unités belges qui doivent gagner Mons pour se reformer ! En vue de Ressaix, avant Binche, une alerte nous tient stoppés plus d'une demi-heure. Nous parvenons à Mons sans autre incident.
La gare a été bombardée; de nombreuses personnes y sont quand même revenues dans l'espoir d'un train qui les conduira plus loin des Allemands. Je vois quelques soldats avec les insignes de Chasseurs Ardennais et un caporal du Corps de Santé. Ils ne savent où se trouvent leur unité et leurs proches camarades. Ils ont fui deux jours durant, disent-ils, sans avoir vu un officier, harcelés par des avions qui mitraillaient sans relâche. Aucun train pour Quiévrain n'est prévisible.
Puisque j'en ai le temps, je décide de me rendre à l'adresse du frère de Monsieur Depoorter. J'ai dû me renseigner à plusieurs reprises, mais j'arrive au début de la rue indiquée. Comme ailleurs, de nombreux groupes de gens sont assemblés devant les maisons. J'y trouve une ultime précision et mon interlocuteur me désigne même à distance, l'objet de ma recherche. Je m'approche d'un pas résolu et près du groupe demande "M. Depoorter ?". "C'est moi", dit l'intéressé qui ajoute d'un ton rogue "Et vous, qui êtes-vous? D'où venez-vous ?". Un peu étonné de cet accueil je satisfis sa demande et lui annonçai un message de son frère de Mornimont. Son attitude changea du tout au tout. Il me fit entrer, suivi de sa femme et pour se justifier il me dit qu’étant gardien de prison il avait à cœur de veiller à la sécurité. Mon accoutrement et surtout la couverture rouge sur mon sac lui avaient paru suspects (L’obsession des parachutistes régnait partout). Je présentai mes informations; sa femme servit une tasse de café. A la fin, elle m’invita à partager leur repas; ce que j’acceptai sans façon.
De retour à la gare j’attendrai jusqu’à 21 heures pour qu’une rame se range à quai et encore un quart d’heure pour qu’une locomotive s’y accroche. On put alors s’installer. Et, tout le monde embarqué, on démarra. Aux arrêts d’autres passagers montent nombreux et à la lueur des lampes de quai occultées, je notai le nom des étapes; Cuesmes, Pâturages, Wasmes, Dour, Elouges et, pour finir, Quiévrain. Il était 22 h 30.
Tout le monde descendit et en quelques instants le quai fut recouvert d’une foule qui commença à s’écouler en silence. Sitôt hors du bâtiment, c’était la nuit noire. Je me laissai emporter et parvins à un grand bâtiment qui absorba le flot. Une voix annonça que nous nous trouvions dans l’Ecole Moyenne des filles actuellement lieu de rassemblement des futurs mobilisés. Par groupes on nous conduisit dans un vaste local sensé être notre dortoir.
Le lit, ce sera une table avec de la paille qu’on nous envoie prélever dehors sur une meule. Ainsi équipés on s’installa comme on put, en s’efforçant de ne pas trop gêner les premiers occupants. Pour oreiller, je posai mon sac et ma casquette par-dessus. Je m’étendis sans me dévêtir car il faisait froid et m’enroulai tant bien que mal dans ma couverture. Le sommeil ne vint pas vite. Une toux tenace me secouait sans relâche et, quand je m’assoupissais, les sirènes ou le bruit de convois me ramenaient à la réalité. Il y eut encore le bruit inévitable de nouveaux arrivants et les protestations des dormeurs dérangés. Enfin, je m’endormis.

Lundi 13 mai.

Le froid m’éveille vers 5 h 30, j’ai le sentiment d’avoir passé une mauvaise nuit. Dès six heures, on se rend aux éviers pour se débarbouiller. J’ouvre ensuite mon sac et en sors de quoi déjeuner. Puis, comme aucune directive n’est communiquée, je sors reconnaître les lieux et m’octroie une heure de promenade dans les champs avoisinants. Deux Namurois m’accompagnent; je les avais identifiés à leur accent, bien différent du patois borain qui prédomine ici.
Rentrés au caravansérail, nous recevons vers midi un bol d’eau bouillie où flottent quelques haricots. Cette mixture, pompeusement appelée soupe, s’ajoute quand même à mes ressources alimentaires. Autour de moi, des types râlent qui peut-être n’ont pas mieux chez eux. J’écris ensuite quelques mots à mes parents et à mes grands-parents car le bruit court que le courrier n’arrive plus à Namur. A la poste, à tout hasard, j’envoie le tout par express.
A l’improviste, je retrouve René Bayet et d’autres connaissances de l’Ecole Industrielle de Namur. Ils me disent que Lucien Boulanger est ici et a trouvé gîte et couvert chez un marchand de meubles. Je le rencontre effectivement un peu plus tard. Il m’amène chez son logeur, Monsieur Vandersteen. J’y suis bien reçu et, après un brin de causette autour de la tasse de café traditionnelle, je repars en exploration.
Le temps s’écoule lentement. Le soleil heureusement est chaud et permet de se promener en bonnes conditions. Les rues sont remplies de ces visiteurs inattendus qui, en quelques jours, auront triplé le chiffre de la population locale. Et les trains ne cessent d’en amener. Sur la place de la gare, les convois français passent sans discontinuer, attirant de nombreux curieux. Le soir, vers 19 heures, nous avons eu à l’Ecole un brouet de riz avec des pommes de terre et des oignons. Ce n’était pas mauvais et, en tous cas, nourrissant mais beaucoup de Namurois paraît-il n’ont pas voulu manger ce qui a rendu furieuse la directrice.
Une heure plus tard, deux camions sont arrivés dans la cour avec du ravitaillement nous destiné. J’étais parmi les volontaires pour décharger les 4000 pains qu’ils contenaient. Ensuite, des listes sont établies et chaque présent reçut un ticket de ravitaillement. Demain, nous aurons du pain pour déjeuner. Enfin, une esquisse d’organisation se met en place. Ressorti, je me suis acheté un paquet de margarine, de la cassonade et un couteau à tartiner.
Le soir, le centre d’hébergement bourdonne des conversations où l’on passe en revue les communiqués entendus. Tout ce que j’en retiens c’est que ce qui est en train de se passer ne cadre pas, mais pas du tout, avec ce qu’on montrait dans le film "Ceux qui veillent".

Mardi 14 mai.

La nuit a encore été agitée et bruyante. Les sirènes ont souvent retenti et leur justification s’est manifestée par des tirs de mitrailleuses et des coups de canon de DCA provenant des convois français qui ne cessent d’affluer.
Le matin, on a distribué un pain pour 2 tickets, autrement dit un pain pour 2 jours. Je n’en ai pas eu besoin car mes voisins de "lit" m’en ont donné de leur réserve qui était bien fournie et qu’ils ne désiraient pas voir se dessécher; j’ai ainsi conservé la totalité de ma ration. A midi, nous avons eu de la soupe aux haricots et un demi-pain encore. Il faisait beau et après le repas et une vague mise en ordre de la "chambre" presque tout le monde est sorti.
A un moment donné, j'aperçu Elie Puissant de l'autre côté de la rue avec un groupe. Je les ai suivis dans l'espoir que je pourrais lui parler seul à seul et savoir ce qui avait débouché sur mon renvoi des Mines de Vedrin. J’eus cette chance une demi-heure plus tard. Elie me raconta que, ce jour là, il était passé au bureau pour prendre les plis destinés à la poste. Il ouvrit son portefeuille pour insérer une lettre du comptable et la mienne tomba par terre. Le comptable la ramassa, vit l’adresse, la prit et enjoignit Elie de ne rien dire. Puis il se rendit chez le directeur qui ordonna mon licenciement sur-le-champ.
Vers 17 h 00, la gendarmerie répand l'ordre à tous les hommes valides de 16 à 35 ans de se diriger vers Ypres; des trains nous attendaient à la gare. Oui, mais voilà, à la gare je ne vis aucun train et je repartis aux nouvelles sans rien apprendre de plus.
Je revenais vers le "cantonnement" lorsqu’un avion allemand apparut et, indifférent aux sirènes qui hurlaient, décrivit un vaste cercle de fumée blanche au-dessus de la localité. Pas de doute, nous étions repérés. A 19 h 30, je me trouvais chez Mr Vandersteen, bavardant avec Lucien quand, à nouveau l’alerte aérienne mugit son avertissement. Je sortis dans le jardin et comptai treize avions qui approchaient. Pas de doute, c’était pour nous. Sans tarder, Monsieur Vandersteen nous fit descendre à la cave. Et, de suite, la sarabande commença. Des sifflements impressionnants, des sourds chocs d’explosions dominaient le bruit des moteurs. Certains se rapprochaient et, à courte distance, des bombes percutèrent le sol. Dans la cave, ébranlée et vibrante sous les impacts, des femmes pleuraient.
Du cellier sortaient, dans l'obscurité, des incantations à Dieu et à tous les saints du Paradis. Une lueur me fit voir Lucien, Lucien l’intrépide dont les exploits sportifs lui attiraient, disait-t-il, d’innombrables succès féminins, Lucien donc, toute faconde abandonnée, aplati, recroquevillé, transi de peur, balbutiant à haute voix, quémandant lamentablement la protection d’un Dieu auquel il prétendait voici peu ne pas croire. Ah, il était beau le conquérant ! C’est alors que Monsieur Vandersteen me voyant debout, droit, immobile et muet me lança un furieux "mais priez nom de Dieu". J’ai failli en rire. Ah oui, le danger est un bon révélateur de caractère.
Quand les explosions s’éloignèrent, je sortis pour me rendre compte. Autant que je pouvais voir, aucune maison n’avait souffert dans les environs immédiats. Je redescendis en faire part aux autres. Le bombardement dura encore mais nettement loin de notre abri. Finalement, il cessa. Nous sommes alors revenus à la cuisine.
Avant le bombardement, Mme Vandensteen avait mis des assiettes et une grande marmite de soupe sur la table en vue du souper. Rien n'avait changé de place, mais quand je proposai de se sustenter avant de partir, Lucien le valeureux qui avait repris ses esprits bondit : "Non, n'y touche pas (à la soupe). On ne sait pas qui peut-être venu pendant que nous étions en bas; si elle était empoisonnée, hein!" L'hôte se rangea à son avis et sa femme vida la soupe sur le jardin.
Après ce qui s'était passé, il n'était plus question de train. Ambroise Vanhaverbeek et Raymond Denis nous ont rejoints. Nous nous concertons. A part Raymond et moi-même, les autres ont peur et veulent partir sans plus attendre. M. Vandensteen déploya une carte routière du pays et nous proposa l'itinéraire le plus adéquat : Quiévrain, Hensies, Pommeroeul, Blaton, Peruwelz, Tournai, Pecq, Mouscron et Menin pour aboutir à Ypres.
Nous prîmes congé. Je passai prendre mon barda à l’Ecole Moyenne et, à cinq, nous allongeâmes le pas afin de nous démarquer des gros contingents plus faciles à repérer et sur lesquels les aviateurs nazis s’entraînaient volontiers à la mitrailleuse.
A un moment donné, nous rencontrâmes un canal et nous suivîmes la rive qui menait vers Blaton. Nous en étions encore loin quand, après 22 heures, nous décidons de nous arrêter. Mais, dans les environs immédiats, nous ne trouvons rien pour nous abriter. Nous continuons et une demi-heure plus tard, j’aperçois une lueur dans la campagne. Je pars en reconnaissance et trouve enfin, sortant de l’ombre épaisse, une grosse ferme dont les patrons sont encore debout. Ils acceptent de nous loger et je m’empresse d’aller chercher les autres. La marche rapide nous a tous fatigués mais nous sommes soulagés à l’idée de disposer d’un toit. Après nous être restaurés nous nous déchaussons et nous enroulons dans nos couvertures sur le tapis du salon. La fermière, pleine de sollicitude nous a distribué des petits coussins pour soulever nos têtes. Je tousse comme un damné. Toujours compatissante, notre hôtesse me fait sucer des pastilles calmantes. Ma gorge brûle et le sommeil tarde à venir. Avant d’y sombrer; j’entends plusieurs fois, au loin, hurler des sirènes, tonner le canon et crépiter des mitrailleuses sur fond de bruits de moteurs d’avions.




Mercredi 15 mai.

Nous nous sommes levés à 6 heures quand nos hôtes sont apparus dans la pièce, prêts au travail. Nous avons fait toilette dehors, à la pompe après quoi nous avons bénéficié d’un solide déjeuner campagnard. Ayant chaleureusement remercié ces braves gens, nous avons gagné la route et plongé dans le flot des marcheurs. Des nouvelles circulent dans les groupes à propos de l’ouverture de la frontière française. La plus répandue et la plus crue parce qu’elle rassure, c’est qu’on peut passer à Bonsecours. Ayant appris cela, les autres veulent à toute force gagner la France et je me rallie à leur point de vue.
Un passage d’avions nous fait plonger dans le fossé. Quand nous en sortons, une femme s’arrête en face de moi. Elle semblait avoir une soixantaine d’années et portait de lourds paquets. Elle se présenta comme la grand’mère du garçon qui l’accompagnait et le dit âgé de 13 ans, orphelin de père et de mère. Elle souhaitait nous le confier. "Promettez-moi dit-elle de vous en occuper car je me sens finie". C’était véritablement une prière. Elle me rappelait ma grand’mère. Je me sentais remué et je ne pus répondre que : "Je voudrais vous aider, Madame mais je ne peux rien promettre. Voyez-vous, nous ne savons pas si au carrefour suivant nous n’allons pas être enrôlés dans l’armée; Je suis vraiment désolé. J’espère que vous trouverez rapidement ce que vous cherchez. Bonne chance à vous deux !"
Nous atteignons Blaton vers 10 heures après avoir traversé un très grand bois. Des douaniers belges nous dirigent vers Péruwelz mais, au premier carrefour, hors de leur vue, nous obliquons carrément et parvenons bientôt à la frontière. Nous nous agglutinons à la foule qui ne cesse de se gonfler; il y a là peut-être 3 000 personnes. On passe par petits contingents. Notre tour arrive, nous produisons nos cartes d’identité et le gabelou de service nous dirige vers un confrère qui nous remet des formulaires "pour trouver du travail". Bien, nous les mettons en poche et nous continuons. Soudain, une alerte retentit et très vite des avions apparaissent dans le ciel. C’est la grande débandade; en un éclair la route est vidée. Par contre les champs avoisinants sont recouverts de corps étendus dans tous les sens et dans toutes les directions. Les avions passent au-dessus de nous, à faible hauteur mais nous ignorent.
Nous nous sommes égaillés comme les autres. Les avions passés, je ne vois près de moi que Raymond. Nous rejoignons la route puis revenons vers un bosquet où nous pensons que les autres se sont mis à couvert. Ils ne s’y trouvent pas. Nous revenons près du poste de douane et "en douce" nous nous intégrons aux évacués qui ont dépassé le contrôle des gendarmes. Plus loin nous rattrapons nos autres compagnons. Un peu plus loin encore, nouvel arrêt. Des militaires canalisent les arrivants et les libèrent par groupes de trente à intervalles de quelques centaines de mètres.
Il est 13 heures. Nous sommes dans un bourg. Sur le trottoir ou à leurs portes les gens nous accueillent avec compréhension. Beaucoup ont installé une table et un seau d’eau claire où l’on se sert en passant. Nous apprécions car le soleil chauffe depuis son lever. Et en plus de sa chaleur, nous avons avalé beaucoup de poussière au passage des convois, nos gosiers n’ont plus une goutte de salive. Le temps d’avaler une tasse d’eau fraîche et nous poursuivons notre chemin, poussés littéralement par ceux qui nous suivent. Nous dépassons ainsi Vieux-Condé et Bruille-Saint-Amand.
Plus que moi, les Namurois, peu habitués à la marche, souffraient des pieds. Lucien demanda à l'un des soldats signaleurs dans un carrefour s'il ne pouvait nous trouver place dans un camion. Le gars est compréhensif et stoppe la première auto qui passe. Il y fait monter Ambroise et Raymond, les plus mal en point. Après avoir consulté le conducteur, nous prenons rendez-vous à Hérin.
Peu après survint une voiture à belle vitesse. Elle ne contenait que deux personnes et soldat siffla à trois reprises pour l’arrêter. Le chauffeur freina deux fois comme pour obtempérer mais ce fut pour se déporter et repartir au risque de renverser d’autres soldats qui s’étaient placés devant le véhicule et qui durent s’écarter promptement pour éviter l’écrasement. Dans le conducteur Lucien avait reconnu un entrepreneur de Salzinnes. Justement indigné, il se promit de lui dire deux mots après la guerre.
Bientôt survint une Citroën pilotée par une femme seule. Elle stoppa mais refusa énergiquement de prendre "des jeunes hommes". Un lieutenant intervint qui lui dit vertement sa façon de penser et comme elle obstinait, il la fit ranger sur le côté; ce qu’elle fit avec une évidente mauvaise grâce. Peu de temps après arriva un gros camion. Le lieutenant l’arrêta, en fit descendre trois femmes et nous fit monter à leurs places. Cela fait il mena les femmes vers la Citroën et les embarqua. Pour en terminer il ordonna à la trop pudique conductrice de SUIVRE le camion jusqu’au carrefour où elle devait prendre une autre direction. Le convoi démarra. A bord du camion, nous n’étions pas précisément les bienvenus mais nous avons pu, grâce à l’énergique intervention de l’officier, accomplir 6 ou 7 km sans mal et plus vite que nos jambes ne l’auraient permis.
Nous avons atteint Raismes où l’un des premiers habitants sur le pas de sa porte nous donna à boire et nous indiqua un tram par lequel nous pourrions gagner Hérin. Un heureux hasard nous fit rencontrer un Belge installé dans la localité. Il nous fit entrer, nous rassasia et nous invita à passer la nuit sous son toit; ce que nous avons accepté avec gratitude. Nettoyés et restaurés nous avons conversé. Notre hôte nous appris que le bombardement de Quiévrain, selon la radio, avait fait vingt et un morts. Il nous montra nos lits. Ma toux étant fortement diminuée et ma gorge moins irritée, je n’ai pas tardé à sombrer dans un sommeil profond.

Jeudi 16 mai.

Nous nous sommes levés à huit heures. J’ai passé une excellente nuit sans entendre ni l’orage, ni les alertes ni l’activité de la DCA installée à une cinquantaine de mètres de la maison. Après les ablutions et un bon déjeuner la dame nous a conduits dans sa voiture jusqu’à Hérin où nous sommes arrivés vers 10 heures.
Dans la localité, des patrouilles militaires interpellent les passants groupés et font dégager les rues. La leçon de Quiévrain a été comprise. Nous trouvons place dans un immeuble vide qui abritait une coopérative. Pendant que René et Lucien vont aux nouvelles, j'arrange notre quartier. La paille du fond vient à point pour boucher les trous des murs et je nous confectionne des lits avec le foin qui ne manque pas. Nous serons comme des princes ... ou comme des veaux. Après cela, repos et dîner sur nos réserves.
Dans les abords, j'ai lié conversation avec des jeunes Belges. L'un d'eux venait de Fontaine-l'Evêque qu'il avait quittée en vélo deux jours auparavant. A ma question sur la situation de la ville, il me répond qu'elle est à feu et à sang.
Vers 15 h 30, Ambroise et Raymond nous dénichent et nous informent qu’il faut partir vers Cambrai. Pendant que nous faisons notre paquetage ils nous décrivent leur voyage. La voiture où le soldat les avait fait monter a eu un accident. Ils n’ont subi que quelques légères contusions et ont momentanément été adoptés par des gens de l’endroit. Les hommes leur ont fait visiter quelques bistrots. En clair, ils ont pris une cuite. Leurs cicérones les ont ramenés chez eux et après qu’ils eurent repris leurs esprits, ils leur servirent un copieux repas avant de les installer dans un nid douillet. Après une nuit bien tranquille, ils se sentent tout-à-fait en forme et les voilà.
Nous quittons notre auberge vers 17 h 30. Le tram dont on nous a parlé circule encore et nous l’empruntons. Il ne nous mène cependant pas loin et il nous faut à nouveau mettre nos jambes à contribution. Il est 18 h 30 lorsque nous nous arrêtons devant une gare dont le nom s’étale sur la façade : LOURCHES. Nous achetons des tickets pour Cambrai et nous attendons. Le temps passe et aucun train n’arrive.
Tout-à-coup les sirènes mugissent l'alerte et chacun s'empresse de s'écarter au maximum du bâtiment et des voies. Je me retrouve dans une prairie et m'allonge illico car 24 avions approchent et commencent à lâcher leur cargaison. C'est une pluie de bombes qui s'abat dans un fracas assourdissant derrière mais pas loin de la gare. Des nuages noirs s'élèvent, accusant les points d'impact. Sur ma droite et sur ma gauche, et, de ce côté de la gare cette fois, les explosions se succèdent tandis que les avions s'éloignent. Ils ne sont bientôt plus que des points dans l'immensité du ciel. On se relève, soulagé. Pas pour longtemps, car les avions reviennent sur nous et ça recommence. Des paquets de terre jaillissent avec des nuages de fumées noires et de plus en plus près du terrain où nous sommes. Cela dure car les attaquants effectuent plusieurs passages; sans doute n'ont-ils pas atteint leurs objectifs.
Enfin, ils s’éloignent. Ouf, il était temps. Je me relève et lance notre cri de ralliement. Raymond répond; il s’était caché de l’autre côté de la haie séparant deux prairies. Mais aucun des autres ne se manifeste. Et soudain, j’entends à nouveau le bourdonnement de moteurs d’avions. Je m’étends en me faisant aussi plat que possible, je voudrais m’incorporer au sol. Relevant légèrement la tête j’aperçois six appareils en deux V. Ils arrivent tout droit sur la gare. Ils brillent dans le soleil couchant et, à leur altitude, ils paraissent immenses. Je vois distinctement les bombes se détacher de celui qui vient sur ma droite. Elles gondolent en entamant leur chute. Réminiscence probable du cours de cinématique, mon esprit se livre à une sorte de triangulation et me signale que, cette fois, je me trouve au point d’arrivée. Je me dis que je ne reverrai plus personne et à nouveau, sans que je l’aie voulu, dans ma tête, comme dans un film, défilent à toute vitesse des scènes de mon existence. Je me rapetisse autant que je le peux tandis que le sifflement des projectiles s’amplifie à me vriller les tympans. Une série d’explosions toutes proches et les bombardiers s’éloignent. Je me relève indemne, aspergé seulement de la terre projetée à la ronde. Un coup d’œil à ma montre me dit qu’il est 20 h 30.
La gare ne semble pas touchée. Nous y revenons et apprenons que des voies ont été coupées. Il faut donc poursuivre à pied. Dans la salle d’attente, j’ai vu un marin dont le ruban de béret portait le nom de "Colbert". Voyant l’intérêt que je lui porte, il vient vers moi et me dit: "Eh oui Monsieur; vous avez devant vous un homme qui revient de Narvik". Et de nous donner des détails sur l’expédition franco-britannique qui s’est terminée en repli catastrophique. Oui, cela a dû chauffer par là mais l’entretien se termine du fait que nous partons dans des directions différentes.
A nouveau, le flot des réfugiés s’étire sur la route. Des véhicules de toutes marques, au toit chargé et surchargé de bagages nous dépassent continuellement. Nous arrivons à hauteur d’une auto immobilisée sur le bas-côté au moment où le conducteur se relevait du capot. Il nous demande si nous pouvons pousser un peu pour lancer le moteur. Nous nous y mettons et le moteur repart. En remerciement, le chauffeur qui est seul nous embarque jusqu’à la ville suivante; Bantigny (* au nord de Cambrai). Il nous dépose chez une de ses connaissances; une demoiselle Dumont. Notre bonne action nous a valu en outre un repas suivi d’une nuit sur la paille mais sous le toit d’une grange.

Vendredi 17 mai.

La nuit s’est bien passée, mais avec la clarté naissante, le bruit du canon nous presse de partir. Nous reprenons la route vers 7 heures. Nous traversons une localité où nous ne voyons pas un chat. Dans les maisons évacuées nous cherchons en vain quelque nourriture. Finalement, je mets la main sur deux boîtes de phosphatine que nous préparons avec de l’eau à défaut de lait. Le long de la route les voitures abandonnées abondent et Lucien, qui sait conduire, essaye de les mettre en marche. Peine perdue. On découvre vite qu’elles manquent de carburant. Hélas, aucune pompe n'apparaît dans notre horizon et, s'il en existait une, sans doute que sa citerne aurait été vide.
Le soleil continue à taper dur. Nos pieds s’attendrissent tandis qu’à nos épaules les sacs s’appesantissent. Les bretelles du mien sont faites de brins de corde toronnés tant bien que mal; je les sens comme de véritables couteaux. Ambroise et René traînent la patte; Raymond suit avec peine. Il ahane avec sa valise à bout de bras ou sur l’épaule. Je les aide tour à tour mais nous ralentissons. De temps à autre, nous nous accordons un quart d’heure de repos sur l’herbe d’un fossé. Nous faisons de même quand des avions allemands passent et repassent au-dessus de la route. Parfois, plus loin, on entend des tirs de mitrailleuses.
Vers 11 heures nous avons croisé des convois français et quelques camions anglais. J’ai profité de leur halte pour échanger quelques mots avec les Tommies et leur demander à boire. L’un d’eux m’a présenté sa gourde et nous avons en plus reçu deux paquets de cigarettes.
Ambroise a de plus en plus mal aux pieds; je l’accroche à mon épaule et, clopin-clopant, nous arrivons à Masnières vers 13 heures. Raymond s’oriente et trouve la maison de sa tante. Elle abrite déjà d’autres membres de la famille. Nous sommes néanmoins très bien accueillis et nous dînons de morceaux de poule; pour nous, un vrai régal.
Les nouvelles ne sont pas rassurantes et les Français évacuent à leur tour. Nous repartons vers 17 heures afin d’éviter les grands routes où passent les convois. Dix minutes plus tard, huit avions à croix gammée nous dépassent et bombardent à peu de distance. De gros nuages noirs marquent les points touchés. Les avions ont disparu depuis plus d’un quart d’heure que des explosions retentissent; bombes à retardement ?
Nous n’allons pas loin qu’une nouvelle alerte nous plaque dans le fossé. Huit puis treize appareils arrivent. Sont-ils à trois cents mètres d’altitude ? Ils mitraillent. Poursuivant notre route après leur passage, nous traversons des villages déserts. Des animaux errent sur la route; chassés des pâtures par la peur. A l’approche d’une localité, je prends un peu d’avance sur les autres. Ces citadins ressentent la fatigue plus que moi. Une plaque indicatrice m’informe que je suis à Le Catelet. Je ne vois personne nulle part et me mets à la recherche d’un endroit où nous pourrons dormir. Une pharmacie abandonnée nous conviendra parfaitement. En allant à la rencontre des autres, je tombe sur deux soldats français. Ils ont perdu leur unité et me disent que les Allemands avancent vite et fort. Passe un convoi qui s’arrête à leurs signes et les embarque mais refuse de me prendre.
Mes compagnons s’amènent et je les guide vers l’endroit que j’ai trouvé. Nous explorons les lieux. Le garde-manger est vide mais la porte du frigo contient cinq œufs. J’en fais vite une omelette sur le fourneau à gaz et nous en garnissons le peu de pain qui nous reste. La cave, par contre, est mieux approvisionnée que la cuisine et nous faisons honneur au vieux Bordeaux et au champagne du propriétaire. Après quoi, un peu gais, nous allons nous étendre sur les lits. Au loin, le canon tonne sans arrêt, mais la boisson m’a rendu philosophe et, à peine couvert, sur un rapide "bonne nuit", je m’endors sans complexe.




Samedi 18 mai.

Les autres me réveillent; je dormais profondément. Il est à peine 05 h 30 et j'entends maintenant distinctement la canonnade. Il faut déguerpir.
Notre toilette est vite faite et comme il n’y a pas de déjeuner à notre menu du jour, nous nous mettons en route dès six heures. Nous avons encore trouvé trois boîtes de lait condensé et un paquet de cacao. Prudents, nous prenons aussi quelques paquets d’ouate, des pansements et ajoutons deux bouteilles de vin à notre paquetage.
Des camions de réfugiés nous dépassent sans arrêt sans s’occuper de nous. Dans un garage, nous avisons plusieurs autos. Nous espérons encore mais aucune ne consent à démarrer, même pas celle que nous poussons en pure perte. A un carrefour, une flèche indique Saint-Quentin 18 km. Sans nous poser de questions, nous suivons les groupes qui se hâtent dans cette direction. Une fois de plus, les bombardiers à croix gammée sont seuls visibles dans le ciel. Ils l’occupent pratiquement en permanence. Au-dessus de nous, ils sont huit qui bombardent et mitraillent impunément.
Quelques km avant Saint-Quentin, des civils nous disent que les Allemands sont à Péronne. Des officiers français passés peu auparavant en voiture reviennent à toute vitesse et nous font signe de filer. Filer, oui, mais de quel côté ?
Nous coupons à travers champs vers l’ouest. Des soldats français jettent leur équipement pour s’alléger. Au passage, je fouille dans un sac et trouve un peu de chocolat que j’empoche. A grandes foulées, franchissant pâtures et labourés, blé et luzerne, pendant une heure nous courons, ne sentant plus la fatigue. Nous arrivons enfin à l’entrée d’un village dont la plaque nous apprend le nom: Pontruet.
Derrière nous, sur la route, nous entendons un bruit de moteur et de chenilles: des tanks et ce ne peut être que des Allemands. Des rafales de mitrailleuses déchirent l’air à peu de distance. Nous nous précipitons dans la première maison venue: il n’y a personne et dégringolons dans la cave. Dans la pénombre, nous nous laissons tomber sur le sol, découragés. La fatigue que nous ne sentions plus dans notre précipitation gagne tout notre être. Il est 11 h 15.
Nous entendons passer les chars allemands sur la route à 25 mètres à peine de nous; entre eux, des camions, des voitures, des tracteurs. Des motos passent et repassent autour de la colonne.
Au bout d’un moment le bruit s’apaise et je remonte prudemment voir ce qui se passe. J’aperçois trois soldats allemands allongés sur l’herbe; des signaleurs si j’en juge au bâton surmonté d’un disque qu’ils tiennent à la main ou ont glissé dans la tige de leur botte.
Redescendu, j’expose la situation. Les autres sont décidés à se rendre; moi pas. Cependant, nous ne pouvons rester indéfiniment dans cette cave; il n’y a rien à manger ni à boire. Et que se passerait-il si un Fritz nous y découvrait ? Puisque les autres veulent toujours se rendre, je leur demande d’aller maintenant auprès des soldats. Pendant qu’ils les occuperont, je partirai par le jardin et j’essayerai de me faufiler entre deux colonnes pour rejoindre les lignes françaises. Convenu.
Raymond, Lucien, René et Ambroise montent et gagnent la rue. J’entends l’un d’eux dire "Kamerad" et je me mets à courir par le champ. Mais, à peine ai-je parcouru dix mètres qu’un gros moteur crépite sur ma gauche. Au travers d’une haie, je distingue un motard qui démarre. Je reste sans bouger le temps qu’il s’éloigne. Je m’élance et n’ai que le temps de faire quelques pas, toujours à l’abri de la haie avant de me tapir sur place car, à ma gauche, à une trentaine de mètres, un char débouche d’un chemin transversal. Des Allemands, encore des Allemands; ils sont partout. Mortifié, je me suis résigné à quitter le talus où j’étais parvenu et, par le chemin de terre, je rejoins les autres. Les Allemands m’interrogèrent calmement. Les notions de leur langue acquises à l’école me vinrent à point et ils me parurent même bienveillants.
Je leur demandai s'ils avaient quelques vivres pour nous et ils nous firent goûter leur pain. La première bouchée était sure, mais après, il nous parut excellent. En échange, je leur donnai la tablette de chocolat récupéré dans le sac du français. L'un des soldats avait un V sur la manche; je lui demandai son grade. Je ne compris pas bien ce qu'il dit, ce devait être "Gefreiter" (caporal). Un autre ajouta aussitôt "Ich bin höher als ihm" (je suis plus haut que lui) en me montrant du doigt le liseré argenté de son col de tunique (l'attribut des sous-officiers).
Un peu après passa un motocycliste poussant sa machine. Du doigt, il me fit signe de m'approcher et me montra la selle. Manifestement, il voulait que je l'aide à pousser. Il s'arc-bouta au guidon et recommença à pousser sa machine. Je me contentai de poser les mains sur la selle en suivant. Au bout de quelques mètres, le moteur prit et le soldat me fit un geste de la main en l'enfourchant. Cela pouvait tout aussi bien dire "adieu" que "merci".
Je revins à notre groupe. Le sergent semblait désireux de poursuivre la conversation. Il demanda pourquoi, nous Belges, étions en France. Je répondis que c’était à cause d’eux, de la guerre. Il se mit à rire puis nous dit que nous pouvions rentrer chez nous ce qui nous fit évidemment plaisir. Là-dessus, il nous fit signe de nous en aller et nous sommes revenus dans la maison où nous avions trouvé abri. Le réchaud à gaz nous permit de préparer une modeste collation assurément bienvenue après les heures passées au sous-sol.
Après un bref repos, vers 18 heures, Raymond et moi sommes allés au village en quête d’officiers. Nous projetions de nous rendre à Saint-Quentin où devait, croyions-nous se tenir un état-major. Là, nous pourrions obtenir ce qu’il fallait, à notre avis, pour effectuer sans encombre le retour en Belgique.
Nous sommes passés près d’une clairière où des chars étaient garés à l’abri des arbres. Les équipages se reposaient ou circulaient à proximité. Je les regardai de plus près, fasciné par leur tenue noire, de coupe élégante aux liserés rouges, leur béret de même, rappelant celui des marins mais en tissu plus épais. Une tête de mort en métal argenté les ornait. J’avisai un officier, un grand gaillard roux portant une Croix de Fer au cou et lui exposai, comme je pouvais en allemand; ce que nous désirions. D’une voix enrouée il me renvoya à l’un de ses collègues. Celui-ci me comprit-il mieux ? Toujours est-il qu’il voulait nous faire rester près des prisonniers français. Quand je lui dis que nous étions cinq il m’envoya chercher les autres, escorté d’un soldat.
Nous avons refait notre paquetage et notre garde nous a ramenés tranquillement. Nous nous sommes allongés sur l’herbe près des Françaix. Leur nombre grossissait de minute en minute. Il en arrivait de tous côtés, à pied, en camions, parfois sans garde. Ils se fondaient dans la masse des autres, n’échangeant que de rares paroles et à voix basse. La plupart s’accroupissaient ou s’étendaient sur l’herbe, visiblement fatigués et apparemment résignés à leur sort. Notre petit groupe se tenait près de l’entrée du camp. Nous devions, avait dit l’officier, passer la nuit sur place et, le lendemain, être dirigés vers Saint-Quentin.
A un moment donné, un officier parlant un français très correct vint encore nous questionner. Je lui dis que nous étions partis par ordre du gouvernement, peut-être pour devenir soldats. Je sentis alors contre ma jambe le coude de Lucien qui m’alertait, je m’empressai d’ajouter qu’à la frontière on nous avait remis des formulaires pour travailler. Et je lui tendis le mien. Il y jeta un regard et me le rendit sans commentaire. Sur ces entrefaites, un groupe d’officiers passa. Le tankiste nous quitta pour interpeller l’un d’eux et entama avec lui une conversation animée sur les événements du jour. Ils s’étaient arrêtés à proximité et j’entendis l’Allemand déclarer :"nous sommes adversaires, commandant, pas ennemis. Notre ennemi, c’est la ploutocratie anglaise qui est aussi votre ennemi". Il parlait d’un ton convaincu et semblait vraiment croire ce qu’il disait. Il cita des articles de revues, de journaux français qu’il avait lus. Etait-ce un fidèle du Führer dont la propagande s’efforçait de jeter la zizanie entre les Alliés ?
Mais pour l’heure, ce n’était pas notre principal souci. La lumière du jour commençait à faiblir. L’officier allemand dit quelques mots à un capitaine français lequel commanda un rassemblement auquel nous nous joignîmes. Quelques gardes allemands nous emmenèrent à l’église mais ne fermèrent pas les portes. Des prisonniers venaient encore grossir le lot. Plusieurs d’entre eux furent envoyés dans les fermes du village pour chercher de la paille et de l’eau. Pendant ce temps, les brancardiers s’occupèrent des blessés.
Nous étions restés dehors, sur la cour précédant les marches de l’édifice lorsque à faible altitude, apparurent deux chasseurs français. Ils furent aussitôt pris à partie par les mitrailleuses lourdes. Très vite, les traceuses les approchèrent de plus en plus et une épaisse fumée noire surgit de l’appareil de tête. Tout de suite il perdit de l’altitude sous les acclamations des soldats qui jetèrent leurs bonnets en l’air. Peu après, hors de notre vue, derrière une zone boisée, on l’entendit percuter le sol et un nuage noir s’éleva au-dessus des frondaisons. Je rentrai dans l’église et, muni d’une brassée de paille, je montai au jubé pour y passer la nuit près des autres. Nous nous sommes installés vaille que vaille et le sommeil fut long à venir. Le plancher rugueux d’un jubé et le vent passant par les fentes des châssis, sans compter celui qui entrait par les abat-sons ne sont point propices à générer un sommeil réparateur. J’entendis plusieurs fois les portes s’ouvrir et des bruits de pas avant de m’endormir.

Dimanche 19 mai.

La rumeur qui montait de la nef m’éveilla; il était à peine six heures. Nous sommes descendus, mais maintenant, la porte était fermée. Des Français se sont levés puis rallongés à même le sol. Vers 11 h 30, la porte se rouvrit et les gardes firent signe de sortir. Une fois tous dehors, il fallut bien un quart d’heure aux Français pour se mettre en rangs par quatre et se compter. Nous étions deux cent treize. En file indienne, nous sommes passés devant des soldats pour recevoir un paquet de biscuits militaires pour deux hommes. Notre groupe en reçut trois.
Une cuisine roulante française fut amenée. On demanda des bouchers. Le camp s’organisait; les prisonniers prépareront eux-mêmes leurs repas. Ils vont entre autres faire de la soupe et nous n’avons pas de gamelle ni autre récipient. Je demandai à l’un des gardes s’il n’aurait pas de gobelet ou autre chose d’approchant. Il sembla se rappeler quelque choser et me dit que nous n’en avons pas besoin car nous pouvons partir Je ne me le fais pas dire deux fois et cours informer les copains.
Nous nous empressons d’assembler nos affaires et nous nous dirigeons vers la sortie. Nous croisons le capitaine français qui avait parlé avec l’officier allemand. Je lui dis que nous partons et lui demande s’il n’a pas de message à transmettre. Il se dit heureux de ma proposition et griffonne un mot à l’intention de sa famille. Cela se dit et bientôt, j’en ai quinze autres en poche.
Nous voilà hors du bâtiment. Les sentinelles ont changé mais nous passons sans problème et recevons encore un petit sac de biscuits militaires. Un civil arrive, sortant aussi de l’église; il dit quelques mots en allemand à l’un des gardes et se colle à notre groupe dès que nous nous éloignons. Un coup d’œil en arrière m’indique qu’il est midi et demi au clocher de l’église. Une flèche nous montre la direction à prendre : Saint-Quentin, 4 km.
Tout en marchant d’un bon pas, notre compagnon inconnu entreprend de nouer conversation en un français rudimentaire. J’ai peine à le comprendre et préfère poursuivre en allemand. Je peux ainsi apprendre aux copains que Willy – c’est son nom – est Allemand. Il vivait en France depuis quelques années en travaillant comme valet de ferme. Il a suivi ses patrons dans leur exode jusqu’à ce qu’un bombardement les sépare. Il retourne maintenant à son emploi. Ouais ! A voir ! Quoique la dégaine du bonhomme et sa façon de s’exprimer plaident pour sa sincérité. Mais, avec ce qu’on voit tous les jours, il vaut mieux rester sur ses gardes. Tiens, est-ce qu’à mon tour je serais touché par le virus de l’espionnite ?
En une heure, nous sommes à Saint-Quentin. Il y a eu du grabuge ici. Des maisons portent des traces de projectiles de tous calibres. Des conduites d’eau coupées ont répandu de larges mares dans les rues. Des câbles électriques pendent aux poteaux de bois intacts ou soutiennent ceux qui sont brisés et penchent dangereusement. Les trottoirs sont jonchés de débris de verre, de maçonnerie, de papiers et cartons. Les habitants qui restent mettent les magasins en coupe réglée. Nous arrivons sur une grande place. Il y a très peu de civils mais l’endroit est plein de soldats allemands qui vont et viennent comme des touristes, il en est qui sortent des maisons.
Le soleil toujours présent nous a desséché la gorge et nous entrons dans un café. Des Allemands s’y trouvent nombreux, attablés devant des verres de bière. A la suite de Willy, nous parvenons au comptoir et constatons que ce n’est pas le patron mais trois feldgrau font le service en vrais professionnels. Willy leur dit quelques mots et bientôt 6 verres de bière fraîche, tirés à la pompe s’alignent devant lui et il nous les passe sans attendre. Le soldat qui les a poussés, comme fier de sa dextérité, nous adresse le sourire d’un garçon stylé servant de vieux habitués. Inutile de demander ce qu’on doit. Pour ce que cela lui coûte ! Nous vidons nos chopes et nous nous frayons un chemin vers la sortie à contre-courant de la masse des entrants.
Plus loin, dans un magasin de pralines, c’est un autre Fritz qui vide les rayons au profit de ses confrères. Plus loin encore, nous dénichons quelques bouteilles d’alcool et les enfouissons vivement dans nos sacs. Comme disent les Français, c’est toujours autant que les Schleus n’auront pas.
Nous essayons de trouver une Kommandantur. Il n’y en a pas. Nous revenons vers la place pour boire encore une bière mais des coups de sifflet retentissent dans tous les coins. Les soldats rajustent leur tenue et se dépêchent pour un rassemblement qui s’effectue très vite. Les officiers contrôlent leurs effectifs, rendent compte aux supérieurs puis, un autre commandement se répercute par la pyramide hiérarchique. Les voitures démarrent suivies des camions et, enfin, les unités à pied. Cinq minutes après, la place ne compte plus que quelques civils qui circulent sans bruit, comme perdus sur la vaste esplanade où maintenant un lourd silence a succédé à la bruyante animation.
Nous entrons à nouveau dans le café; cette fois nous sommes complètement seuls. Nous essayons de faire fonctionner la pompe à bière mais Fritz a vidé les fûts jusqu'à la dernière goutte. Nous essayons le vin mais il est chaud et n'étanche pas notre soif. Nous partons. Le bâtiment de la poste a reçu des projectiles; il est désert. Je glisse quand même les messages dans la boîte de la façade. J’aurai quand même essayé. Il ne nous reste plus qu’à rentrer en Belgique. Selon une carte à grande échelle affichée dans un bar, notre prochain objectif est Guise.
Vers 16 heures, nous nous reposons dans une villa abandonnée et vide de toute nourriture. Nous essayons les biscuits. Très durs. Pour les ramollir nous ingurgitons du vin et bientôt ma tête se met à tourner. Je deviens malade. Willyet Raymond m’entraînent et, une fois sur la route, je marche comme un automate, le regard fixe. Heureusement un petit vent se lève; il me rafraîchit et je progressivement, je me sens mieux.
Vers 18 h 30 nous nous arrêtons dans une ferme. Le patron est Hollandais. Il nous donne quelques œufs. Nous en faisons une omelette que nous étalons sur le peu de pain qui nous reste. Sitôt la dernière bouchée avalée nous nous remettons en route. Le village est pratiquement vide de ses habitants. Il n’y a aucun espoir de trouver à manger car trop de gens nous ont précédés. Quelques cadavres le long du fossé rappellent que c’est la guerre. A moins de cent mètres au-dessus de nos têtes passent de nombreux avions à croix noires sur les ailes et la carlingue tandis que le gouvernail de direction arbore l’emblème nazi, la croix gammée.
Nous avions parcouru 5 ou 6 km quand nous apercevons une petite ferme. Nous décidons de passer la nuit dans la grange. J’ai faim mais nous devons préserver nos réserves de pain et pour tromper mon estomac je prends quelques gorgées de vin. La boisson est chaude, mais je n’en ai cure; je bois. Et aussitôt ma tête et mon estomac protestent. Ils commencent à chavirer et tourbillonner. Comme dans un rêve je vois un camarade s’approcher un bol de lait à la main. C’est la dernière chose dont j’ai conscience avant de m’effondrer sur le sol.

Lundi 20 mai.

J’ai dormi d’une traite jusqu’au matin. Le patelin où nous sommes s’appelle Lesdins. Les autres sont encore fatigués mais Willy veut partir le plus vite possible. Bon Dieu, ce qu’il est agaçant; j’ai peine à le comprendre car il lui manque des dents et il postillonne sans arrêt. Excédé, je lui dis sèchement qu’il peut partir. Seul, il sera arrivé plus vite où il veut aller. Il paraît en prendre son parti et s’enferme dans le silence. Nous partons vers 8 h 30.
Avant de partir je décide de jeter un coup d’œil au poulailler. Les créatures ailées s’enfuient et, dans un nid, je trouve six gros œufs de cane. Je les mets dans ma casquette et rejoins les camarades. Aux environs de midi nous nous arrêtons dans une grange pour manger. Je casse un œuf et …..pouah; la pestilence me saute aux narines. Dans la coquille il y a un poussin mort. Je présume que c’est pareil pour les autres et, dégoûté, je les jette dans le fossé. Je me contente d’une galette et quelques biscuits avec du fromage. Nous reprenons notre marche.
Vers 17 heures, nous entrons dans une ferme abandonnée. Nous y trouvons des paquets de macaroni que je me mets tout de suite à préparer. Pendant ce temps, Willy et Lucien attrapent une poule et la tuent. Willy a tôt fait de la vider; manifestement, il sait s’y prendre.
Un désordre indescriptible règne dans la maison. Le contenu des armoires a été jeté par terre et piétiné. C’est franchement honteux. Dans la cuisine, la vaisselle utilisée est éparpillée partout. En surveillant la cuisson du bouillon j’inspecte un peu autour de moi. Mon regard se pose sur le poste de radio; un pot de confiture renversé dessus déverse lentement son contenu en coulées gluantes. Le corridor est maculé de taches de sang; une volaille fraîchement tuée sans doute. Willy, un être frustre s’était tenu, lui, dehors pour plumer "notre" poule.
Nous avalons rapidement le macaroni et, bien que le bouillon ne soit pas à point, nous décidons de vider les lieux .Nous ne voulons pas être trouvés ici et accusés d’avoir participé à cet inqualifiable gâchis. Nous vidons le bouillon dans des bouteilles et Willy emballe la chair de la poule dans un essuie. Nous nettoyons nos assiettes et les rangeons sur les étagères.
Nous sortons aussitôt et nous intégrons la colonne de réfugiés qui s’écoule sur la route. Des convois allemands obligent à nous resserrer sur la droite, mais parfois, cela ne va pas assez vite au gré des militaires. Ils crient en allemand ou en français et font des signes pour accélérer le mouvement. Cela sent l’impatience: mais jusqu’ici il n’y a pas d’agressivité dans leur comportement.
En fin de journée, nous avisons une grange le long de la grand-route. Nous y passerons la nuit. Une plaque indicatrice révèle que nous sommes à Aisonville. Dehors, les convois allemands passent sans discontinuer pendant que je bouche les trous des murs et de la porte avec de fins branchages à défaut de paille ou de foin. Lucien et René vont explorer les environs. Ils ramènent un peu de paille. Cela nous fera un semblant de paillasses. Nous nous couchons tandis qu’une violente canonnade s’entend vers le nord, mais assez vite, la fatigue nous fait sombrer dans les bras de Morphée.




Mardi 21 mai.

La nuit a été agitée. De nombreux coups de canon et des tirs de mitrailleuses m’ont maintes fois arraché au sommeil. Nous partons de bonne heure avec l’idée de déjeuner à Guise. Nous n’en sommes séparés que par 8 km.
En y arrivant, nous voyons des cadavres de chevaux et d’hommes qui dégagent une odeur pestilentielle. Une forte unité de cavalerie défile sous nos yeux et au carrefour suivant, des soldats signaleurs nous détournent vers des chemins secondaires. L'un d'eux photographie notre groupe.
Dans une maison abandonnée nous dînons de la poule. Au goulot, nous nous partageons une bouteille de vin et après un court repos nous repartons
A la sortie du village, nous sommes surpris par une rafale d’arme automatique. Deux soldats s’exerçaient au fusil-mitrailleur. Ils avaient garé leur side-car le long du fossé et, allongés en position de combat, ils cassaient des bouteilles vides qu’ils avaient fichées dans le sol à bonne distance. Nous nous sommes arrêtés le temps de les voir vider un chargeur. Ils ont fait mouche.
Beaucoup de matériel français hors service jalonne notre parcours; les avions ont bien accompli leur œuvre de destruction. Nous sentons à nouveau l’odeur de cadavres. Nous ne tardons pas à les découvrir lorsque nous abordons une longue ligne droite asphaltée s’étirant dans un bois assez important. Sur plus d’1 km; hommes et chevaux gisent dans la position où la mort les a frappés. Les bêtes sont énormes, leur ventre est dilaté par le gaz et leurs pattes gonflées sont tendues raides, à l’horizontale. Les entrailles de plus d’un sont sorties en bouillie aussi répugnante que malodorante. Des nuées de mouches trottinent sur les boyaux et les filets de sang coagulé. Il en va de même pour les hommes. C’est affreux.
Dans la localité suivante, nous longeons une école. Des soldats allemands s’y sont installés. Deux d’entres eux actionnent une pompe et s’apprêtent à se laver. Je tends ma bouteille vide vers eux en demandant de me la remplir. Je me heurte à un "Nein" hargneux. Comme j’insistais, l’un saisit son fusil et me met en joue. Je battis promptement en retraite et rejoignis les autres.
Le soir, nous arrivons à Autreppes. A nouveau, une ferme abandonnée nous offre son hospitalité. Nos pieds sont en feu. Dans le voisinage, Raymond a trouvé un vélo qui, à part un pneu à plat, est en assez bon état. Il se l'annexe pour transporter son barda.
D’autres pèlent des pommes de terre trouvées dans la cave, un autre nettoie de la salade cueillie au jardin, Willy et moi parvenons à attraper deux poules. Sans perdre un instant je mets une marmite au feu et nous les plumons. J’avise sur l’évier une bouteille propre. Je la prends et pars dans la grande prairie voisine pour traire l’une ou l’autre vache. Leur pis enflé montre que le lait n’a pas été tiré depuis plusieurs jours. Mais les bêtes ne se laissent pas approcher et il me faut du temps pour en coincer une contre un arbre. Malheureusement, mon envie était plus grande que mon savoir-faire et je n’obtiens à grand-peine que de faible giclées.
Rentré à la cuisine j’examine mon butin, environ ¼ de litre. Le lait est si peu engageant que nous renonçons à l’utiliser. Nous avons quand même fait un repas inespéré qui, arrosé de nos dernières bouteilles, nous remonte le moral. Repus et contents, nous transformons notre salle à manger en dortoir et nous nous enroulons dans nos couvertures. Les copains se plaignent de l’état de leurs pieds.
Beaucoup d’avions passent, toujours à basse altitude. S’il y avait, de-ci, de-là des soldats résolus, ils pourraient en abattre même au fusil, surtout les gros et lents Junkers 52. Sporadiquement cependant, on entend encore des coups de canon et des tirs de mitrailleuses

Mercredi 22 mai.

J’ai dormi jusqu’à huit heures. Après une esquisse de toilette, j’ai soigné comme j’ai pu les pieds des autres avec ce que j’ai de mieux approprié dans les pansements français abandonnés dans une grange. Ma petite expérience des mines de Vedrin me vient à point.
Nous sommes repartis vers 10 h 30 emportant la poule restante et le bouillon dont nous avons empli deux bouteilles. Vers midi, nous arrivons à Le Nouvion. On nous accueille dans un café. Nous faisons réchauffer la poule et mangeons des biscuits militaires. Le temps se gâte; de gros nuages envahissent le ciel jusque là invariablement bleu. Une fine pluie commence à tomber. Raymond a trouvé dans un magasin pillé de quoi réparer le pneu arrière du vélo et s’emploie à le remettre en état.
Nous nous sommes remis en route dans une longue colonne de réfugiés. A nouveau, nous longeons une grande quantité de matériel français qui n’a pas survécu aux opérations. Tanks, camions de tous types, voitures, motos, charrettes, tordus, éclatés, écrasés sous les impacts et le plus souvent achevés par le feu.
A 19 h 30 une plaque indicatrice nous apprend que nous sommes à 13 km de Solre-le-Château. Cela nous rend courage et poussons jusqu’au bourg suivant. Le cafetier chez qui nous faisons halte nous dit que nous ne sommes plus qu’à 19 km de la frontière. Il nous donne six paquets de tabac. Heureusement que Willy sait dire merci sans accent. Car le brave homme ne nous a pas caché qu’il déteste pareillement Flamands et Allemands.
Nous partons sans attendre davantage mais bientôt, l’allure se ralentit. Mes pieds commencent à faire mal et les autres ne sont pas en meilleur état. Les voir marcher suffit pour s’en convaincre.
Nous avons croisé plusieurs longues colonnes d’infanterie. L’une d’elle s’est arrêtée près de nous et j’ai demandé à manger aux soldats. L’un d’eux nous donne une tartine de leur pain recouverte de pâté de foie. C’est délicieux, mais partagé en six, c’est tout juste de quoi stimuler notre appétit. Un peu plus loin, nous remontons un convoi de véhicules arrêtés. Je renouvelle ma demande et j’ai le plaisir de recevoir cette fois un pain entier et frais. Nous en mangeons la moitié en marchant. Et soudain, je me demande pourquoi Willy n’a pas parlé aux soldats.
Nous marchons jusqu’à ce que nos jambes nous signalent qu’elles ont accompli leur étape de la journée et nous cherchons un endroit pour passer la nuit. Toutes les maisons bordant la route sont occupées; la plus grande partie par des réfugiés, comme nous sur le chemin du retour. Des vélos abandonnés gisent dans le fossé. Deux d’entre nous les examinent et en trouvent chacun un en état de rouler. Ils décident de s’en servir et ils s’en vont après un bref Au revoir, on se reverra à Namur. Pour ma part, je n’avais aucune envie de revoir des gars qui avaient montré combien étroite était leur notion de camaraderie.
Au bout de l’agglomération un large sentier carrossable s’est ouvert sur la campagne. A distance se dressaient quelques bâtiments. Nous quittons la grand-route et au bout d’un quart d’heure nous sommes arrivés à une ferme. Le logis était comble mais derrière, dans une vaste étable, il restait suffisamment de place pour nous joindre sans problème aux groupes déjà installés. Nous avons eu tôt fait de nous fournir en paille à une meule toute proche pour nous confectionner un matelas.
J’avise des vaches dans la prairie attenante et je parviens à obtenir un peu de lait de la moins farouche. Je partage avec Ambroise et nous mangeons le reste du pain avec une boîte de viande reçue d’un motocycliste arrêté près d’un convoi.
Des gens arrivent sans discontinuer. Tous, comme nous sur le chemin du retour, cherchent un abri pour la nuit. J’entame la conversation avec un couple âgé qui s’installe près de nous. Ces gens proviennent de Mettet avec deux carrioles tirées par des ânes. Mon sens des contacts humains nous vaut à chacun un morceau de jambon fumé ainsi qu’une bouteille de vin. Cela complète providentiellement notre menu. Le bouillon que je transportais depuis le matin avait pris la saveur de l’eau de vaisselle et je n’ai d’autre ressource que de le répandre sur la cour. L’estomac un peu garni, nous nous étendons pour récupérer au maximum et parvenir demain en Belgique.

Jeudi 23 mai.

La nuit a été agitée. Il y a encore eu des canonnades et des tirs de mitrailleuses vers le Nord; preuve que les Allemands n’ont pas vaincu toute résistance partout. Cela me fait plaisir même si le bruit m’a souvent réveillé. Le calme n’est revenu que sur la fin de la nuit, ce qui fait que contrairement à mon projet, je me suis levé à 8 h 20, bien après le soleil. Nous sommes partis aussitôt lavés. Au bout de la rangée que nous occupions une forme allongée attire mon attention, probablement par son immobilité dans le brouhaha des départs. Je m’approche et découvre, émergeant d’une couverture, la tête d’une femme âgée et maigre. Elle est morte. J’ai remonté la couverture sur son visage et j’ai vite rejoint les autres.
Vers midi nous avons atteint le village de Sars-Poteries. De nombreux habitants n’ont pas quitté leurs maisons. Je m’adresse à une femme inspectant les environs du seuil de sa porte. Elle nous permet d’entrer pour nous restaurer. Nous apprécions cette possibilité de nous asseoir à une table. C’est tout de même plus confortable que le sol en terre battue d’une grange ou l’herbe d’un fossé. Notre hôtesse d’un moment nous prépare un peu de cacao et nous en arrosons le reste de nos biscuits. Au-delà de son accueil, ce qui réconforte davantage c’est d’apprendre que la frontière n’est plus qu’à une dizaine de km. Tout va mieux. René qui hier soir souffrait terriblement de l’aine ne sent plus rien et nous pouvons de ce fait progresser plus vite.
Le flot des réfugiés s’écoule sans interruption. Sur beaucoup de visages se lisent une fatigue et un accablement qui dépassent toute description. A Solre-le-Château, j’ai à nouveau interpellé un soldat allemand et j’en ai reçu un pain. Plus loin, c’est un autre qui me demande une cigarette. Je n’en ai pas étant non fumeur, mais Willy intervient et offre un paquet de tabac avec quelques phrases que je ne comprends pas. Le soldat s’en va vers un camion et revient avec une bouteille qu’il tend à Willy. Oh, du champagne ! Encore un peu de récupération.
Notre bonne étoile continue à se manifester car, peu après, les amis trouvent du pain. Le boulanger a prévenu; il l’a fait sans levure. Mais les oreilles n’entendent que le mot pain et nos amis en achètent trois. Notre ravitaillement du jour est ainsi assuré. Nous goûtons à l’abri d’une haie. A défaut de beurre, nous savourons un délicieux fromage que j’ai découvert le matin avant de quitter la ferme.
Quand nous nous relevons, je constate que la moitié de ma boucle de ceinture de pantalon a disparu. J’ai heureusement un bout de corde pour la remplacer. Un poteau indicateur nous apprend que la frontière se trouve à 3 km. Cette proximité ravive nos forces et nous allongeons le pas.
Trois quarts d’heure plus tard nous foulons le sol national représenté par le village de Sivry. Bien sûr, il n’y a ni gendarme ni douanier. Il est 17 h 15; cela mérite d’être consigné. Tout de suite, j’ai l’impression de me retrouver chez nous. L’aspect des maisons, les enseignes de magasins, le parler des gens, la propreté, nous indiquent mieux que toute autre mention que nous sommes bien au pays.
Mais, à peine cinq minutes plus tard, nous nous heurtons à un barrage de soldats allemands. Ils nous conduisent vers d’autres hommes assemblés près du cadavre d’un cheval au ventre énorme et aux pattes tendues à l’horizontale. Une odeur pestilentielle s’en dégage qui soulève le cœur. Un soldat indique un tas de pelles et nous ordonne dans un français valable de creuser un trou pour enfouir la bête. Nous déposons nos sacs et nous mettons à l’œuvre. Quand la fosse eut la profondeur suffisante les soldats nous apportèrent des cordes avec lesquelles nous avons hâlé et basculé la dépouille dans la fosse. Ensuite nous l’avons recouverte de la terre extraite. Deux heures plus tard, l’opération terminée, le soldat nous dit : "maintenant posez les ouvrages contre le mur et partez". Il voulait dire outils mais je n’avais pas envie d’améliorer son vocabulaire et je m’éloignai avec les autres. Le maniement de ces pelles-bêches de soldats m’avait fatigué le dos du fait de leurs manches courts. Mais un soldat s’en était servi comme un terrassier chevronné pour délimiter le périmètre à creuser et quand il eut dit qu’ils avaient plus de 30 km dans les jambes ce jour-là, j’estimai que ces jeunes étaient vraiment physiquement bien préparés.
Nous allons reprendre nos sacs et je ne vois Willy nulle part. Qu'il se fut soustrait à la corvée passe encore, mais il avait emporté le récipient où j'avais mis le morceau de pain et le demi kilo de fromage qui me restaient. Cela m'indigne. Dès que nous sommes regroupés, je fais part de mon constat aux autres et nous nous promettons bien, si nous le retrouvons, de lui faire rendre gorge. Puis nous nous harnachons et reprenons la route en remâchant notre rancœur. Mais nous avons beau presser le pas et remonter une partie de la colonne, nous ne le revoyons pas.
Dans la grosse maison abandonnée où nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit, nous retrouvons les gens de Mettet. Mis au courant de notre infortune, ils nous donnent encore un bon morceau de jambon que nous mangeons avec le pain sans levure.

Vendredi 24 mai.

J’ai passé une mauvaise nuit. Un plancher n’est pas l’idéal pour mon dos. Pour ajouter à l’inconfort, l’artillerie s’est encore fait entendre au loin. La maison est vraiment vide. A défaut d’un récipient pour me laver j’ai utilisé des poignées d’herbe humide comme gant de toilette. Si cela ne nettoie pas bien, cela réveille.
Nous sommes partis à 8 heures et à 11 h 40 nous entrions à Beaumont. Ici, nous avons mis nos montres à l’heure allemande en les avançant de soixante minutes. Un convoi allemand passe à ce moment et s’arrête. Je renouvelle ma tentative de nous ravitailler et je reviens avec un pain. Tout en nous restaurant à la terrasse d’un café dont les propriétaires sont toujours sur les routes, nous parlons avec nos voisins. L’un d’eux nous apprend qu’un Italien de Mont-sur-Marchienne fait la navette avec son camion entre Beaumont et Charleroi. Il demande 25 francs par passager. Lucien et René veulent partir au prochain voyage; Raymond et Ambroise sont indécis. Pour ma part, je veux continuer par mes propres moyens. Finalement, ils sont tous d’accord pour le camion et s’offrent à payer ma place pour que je reste avec eux. J’accepte en me donnant une heure de délai. Mais rien ne vient et une demi-heure plus tard, je n’y crois plus. Je dis au revoir aux copains et, bien reposé, m’éloigne d’un bon pas.
J’ai parcouru environ 3 km lorsque le fameux camion me rattrape et dans la masse agglutinée, des bras s’agitent. A mon intention je suppose. Tant pis ! Tout en marchant, je consulte fréquemment ma montre. Avec satisfaction, je note que j’ai couvert les cinq premiers kms en 55 minutes. En arrivant à Gozée je vois qu’un obus de gros calibre avait éclaté sur la place, créant un entonnoir que j’évalue à une vingtaine de mètres et quinze de profondeur. De l’église proche et des maisons environnantes ne subsistent que des murs noircis par le feu et criblés d’éclats.
A l’approche de Montignies-le-Tilleul, j’ai coupé par les prairies pour descendre vers l’abbaye d’Aulne. Je connaissais bien les lieux pour y être passé maintes fois avec Parrain et Marraine quand nous allions, à pied, rendre visite à des parents vivant dans cette bourgade. Dans une courbe de la Sambre, au pied de la côte, se trouvait un café avec jardin de dégustation. Ah, l’établissement est ouvert. J’y entre et passe dans le jardin où toutes les tables sont occupées. On servait à boire. Mais pas le patron; des réfugiés de passage et, au parler, je reconnais des Namurois. Je commandai une bière avec une petite galette. Après cette petite pause je me remis en route après une pause d’une demi-heure.
A Landelies, je devais traverser la Sambre. L’écluse et le déversoir avaient été dynamités. Une grosse péniche se trouvait en travers du cours d’eau et sa poupe touchait l’écluse. Malheureusement, de l’autre côté, il manquait deux mètres pour atteindre la berge. Une grande planche se trouvait sur la péniche. Je la pris et la mis en place. Je commençai à progresser mais elle ploya sous mon poids. Je n’étais pas sûr de mon équilibre et sous moi, le courant était rapide. Ne sachant pas nager je n’avais jamais été rassuré par l’eau et fis marche arrière.
Rien d’autre à proximité pour passer de l’autre côté. Je longeai la rivière et après une courbe, aperçus un jeune homme dans une barque qu’il manœuvrait avec difficulté. Arrivé à sa hauteur je lui demandai s’il pouvait me faire passer. Il répondit qu’il n’avait qu’un aviron et que le courant était fort. Donc, il ne pouvait pas. Si j’avais su nager j’aurais essayé de traverser et j’aurais gagné du temps car savoir que l’écurie était proche me le rendait précieux.
Il ne me restait qu’à emprunter le pont de la ligne Charleroi-Erquelinnes, quelques kms plus loin. Je le trouvai intact, j’y accédai par le talus et je fus bientôt de l’autre côté. A quelques centaines de mètres de là commençait le territoire de Leernes. Aux premières maisons des gens me hélèrent du pas de leurs portes. J’étais le premier réfugié qu’ils voyaient aussi je fus bientôt entourés de vingt femmes me questionnant, espérant obtenir des informations sur le sort de proches et de connaissances. Las, je n’avais rien pour apaiser leurs angoisses et je poursuivis mon chemin.
Une demi-heure plus tard, le châssis à molettes du charbonnage n°3 de Fontaine-l’Evêque est apparu dans mon horizon. Derrière le terril s’étendait le hameau de Beaulieusart où vivaient mes grands-parents. J’accélérai encore mon allure et, pour abréger encore le parcours, une fois dépassés les bâtiments du charbonnage, je coupai par les terrains qui me séparaient de mon but. Après avoir traversé quelques pâtures, je franchis une dernière haie de haute futaille pour pénétrer dans la prairie de Parrain. Je parvins à l’habitation, frappai et sans attendre la réponse poussai la porte.
On imagine sans peine ce que furent les retrouvailles. Je sus que mes parents étaient venus et repartis en bon état. Ensuite, après avoir décrit les grandes lignes de mon équipée, j’ai pu plonger mes pieds boursouflés dans un bassin d’eau chaude et procéder à une toilette digne de ce nom. Parrain refaisait mon parcours sur un vieil atlas. Il calcula que j’ai parcouru quelque 300 km.
Après le souper, rasé de frais, je m’en allai aux nouvelles de mes copains. Je marchais moins vite car j’avais chaussé des sabots; mes pieds ne supportaient plus l’étreinte des souliers. Ces derniers avaient d’ailleurs un évident besoin d’être ressemelés.
Au Pétria, il était tombé quelques bombes de petit calibre. L’une avait touché un montant du châssis à molettes du puits n°1. Les autres s’étaient égarées dans les prés avoisinants et y avaient creusé de grands entonnoirs. On était loin de Fontaine à feu et à sang comme l’avait certifié le gars de Quiévrain. Chez Joseph, on était sans nouvelles. Un peu plus loin, mon cousin Germain Houssières n’avait pas donné signe de vie depuis son départ pour Quiévrain. Chez tante Aline, mon cousin Maurice se trouvait "quelque part en Belgique". Mes camarades Georges et Hector n’étaient pas rentrés d’évacuation.




Samedi 25 mai.

Le lendemain, j’accompagnai grand’mère à la distribution de pain qui avait lieu dans le parc de la ville dans un bureau de l’administration communale. Je pus me faire inscrire pour en bénéficier. Les deux jours suivants j’allai moi-même au ravitaillement pour lui éviter la course et remettre mes jambes au travail. Il y avait une demi-heure de parcours dans chaque sens et une durée à peu près égale dans la file. Heureusement, le temps était toujours beau et le parc constituait un endroit agréable et ombragé. En cours de route et sur place il m’arrivait de recueillir des nouvelles de l’un ou l’autre parent ou connaissance.
Sur la grand-route, je vis plusieurs fois passer ders troupes allemandes en direction de Binche. Souvent, les fantassins chantaient. Les paroles martelées mais agréables à l’oreille scandaient le bruit de leurs bottes tombant en cadence sur les pavés. Ils allaient col ouvert, casque à la ceinture, le pouce gauche passé sous la bretelle du fusil à hauteur de l’épaule. De ces unités passant dans un ordre impeccable pendant de longs moments ressortait une impression de force impassible qui s’avançait, s’avançait irrésistiblement. Pas de sac ni de bagage apparent. Le charroi qui précédait ou suivait les transportait pour eux. Leur carrure sportive, leur bonne santé manifeste démentaient éloquemment les informations diffusées depuis 1933 selon lesquelles les Allemands avaient faim et manquaient de tout ou à peu près.
Une fois, une colonne de cavaliers passa par Beaulieusart et s’y arrêta sur le coup de midi. Les hommes mirent pied à terre, dessanglèrent leurs montures et dételèrent les chevaux remorquant les charrettes. D’autorité, ils menèrent les bêtes se restaurer dans les prairies qui bordaient le chemin; après quoi ils s’installèrent pour casser la croûte; qui sur le bord d’un fossé, qui sur une cour ou sur les marches d’un petit perron. Aucun ne pénétra dans une maison. Ils se rendaient, gamelle à la main, à leur cuisine roulante arrêtée à proximité et, revenus à leurs groupes, déballaient ce qu’ils avaient en supplément. Sur la cour de la maison de grand’père se trouvait un seau parmi d’autres ustensiles. Un soldat vint le prendre sans un mot. Je le suivis. Il se dirigea vers la pompe commune dressée sur la petite place et l’emplit d’eau Revenu près de ses copains il y plongea une bouteille de vin. A la fin du repas il l’en sortit et la passa à son voisin. Celui-ci, l’air réjoui extirpa un tire-bouchon de sa poche et la déboucha sous l’œil attentif des autres. Ils se la passèrent et, au goulot, se partagèrent son contenu avec des mines réjouies. Des ordres marquèrent la fin de la pause repas et les préparatifs de départ se succédèrent selon une procédure bien réglée. Le cavalier ramena le seau où il l’avait pris, toujours sans un regard ni un mot. Je rentrai dans la cuisine.
Le fermier d’en face arriva tout de suite après. D’un ton navré il raconta que des soldats avaient pris son cheval dans sa prairie. A sa place, ils avaient laissé une de leurs bêtes qui boitait assez visiblement. Grand’mère me dit: "Puisque vous pouvez parler avec eux, si vous alliez trouver un officier et lui expliquer qu’Adhémar est un petit exploitant; qu’il n’a qu’un cheval et quelques vaches. Demandez qu’on lui rende sa bête". Grand’père émit aussitôt un avis négatif d’un ton préoccupé. Jusqu’alors, les militaires s’étaient comportés correctement et il craignait qu’une intervention de ce genre ne les fasse changer d’attitude. Les exactions de 14-18 étaient toujours vivaces en sa mémoire. Je m’abstins donc et Adhémar en prit son parti. Le visage triste il alla caresser encore l’encolure de sa bête en lui parlant jusqu’à ce que son nouveau maître la fît démarrer. Un soldat s’efforça de lui faire comprendre qu’il pouvait garder le cheval en pâture, mais les sabots de la bête portaient, peintes en noir comme au goudron, les lettres WH ce qui ne rassurait pas du tout son nouveau maître. Il appréhendait la réaction d’autres Allemands en voyant la monture dans son pré.
Le 28 mai, la radio annonça la capitulation de l'armée belge. Cela fit l'effet d'une bombe et des commentaires nombreux et contradictoires dressèrent pas mal de gens les uns contre les autres. Cependant, le soulagement était le sentiment le plus partagé. Mais pour ceux qui avaient connu 1914 ou qui, nés plus tard, l'avaient appris à l'école, quelle différence dans le comportement respectif des souverains !
Le lundi 3 juin, mes pieds en état de reprendre du service, je préparai mon vélo et partis pour Vedrin. A Marchienne, le pont sur la Sambre était dans l'eau et il fallut faire un détour. Cela se produisit encore une fois ou deux, mais quatre heures plus tard, je parvenais à la maison.
Je trouvai le reste de la famille au complet. Et, spontanément, les interrogations voltigèrent de part et d'autre. Lorsque j'eus enfin terminé le récit de mon expédition, je pus à mon tour apprendre plus clairement ce qu'ils avaient connu.
Deux jours après mon départ, des soldats belges s'étaient répandus dans le village. A la gare, un petit convoi était arrivé. Lorsque des avions approchèrent, des soldats vinrent dans les maisons ordonner aux occupants de se rendre dans leur cave; il y avait des munitions dans un des wagons. Dans la direction du fort de Marchovelette s'entendaient longuement des bruits de moteurs d'avions, d'éclats de bombes et de tirs de mitrailleuses. Quelquefois, des appareils à croix gammée surgissaient de cette direction, pris à partie par des chasseurs français. Plusieurs fois des balles sifflèrent dans les environs de l'église.
Lorsque le calme revint, le fossoyeur du village vint demander à papa s’il avait de quoi confectionner deux cercueils car deux soldats belges tués avaient été trouvés allongés au pied de l’escalier de l’église. Papa n'avait pas le bois nécessaire. Muni de deux couvertures prélevées sur notre literie, il s'en alla aider le fossoyeur à creuser les tombes. Le curé récita une prière lorsque les corps y furent descendus. Maman, arrivée entre-temps, constituait la seule assistance. Elle avait été fort impressionnée par l'état d'un corps, perforé de balles de la gorge au bas du ventre.
Pendant la brève cérémonie, des avions réapparurent au-dessus du village. Un combat se déroula à faible altitude dans un crépitement de rafales de mitrailleuses et de moteurs rugissant dans tous les tons. Des balles piaulèrent près du groupe et firent éclater des briques dans le mur. Chacun courut s'abriter dans une encoignure du mur de l'église. Ils profitèrent d'une accalmie pour terminer leur triste occupation. Revenus près de la route, au bas des marches de l'église, ils trouvèrent un cercueil. Il contenait le cadavre d'un officier belge. La famille vint l'enlever deux jours plus tard.
L'après-midi, il y eut encore des attaques aériennes contre le fort. Ensuite, la nuit se déroula sans incident. Le lendemain, les soldats revinrent dans les maisons, des Français cette fois. Ils annoncèrent aux occupants qu'ils devaient partir car une ligne de défense allait être érigée avec tous les risques que cela comportait pour les civils. Effectivement, dans les environs, d'autres militaires creusaient des tranchées.
Mes parents se préparèrent. Ils avaient chacun leur vélo mais pas mes frères ni ma soeur. Maman installa José, 4 ans, sur son porte-paquets au-dessus d'autres bagages. Papa avait aussi chargé le sien du maximum possible, ce qui était peu et on partagea l'argent disponible entre les grands. C'est ainsi que, parmi les tous derniers habitants à quitter leurs foyers, la famille se mit en route, à pied; les vélos servant de porte-bagages. Avant de quitter Vedrin, papa indiqua aux soldats l'endroit (sous un lit) où il avait dissimulé quelques provisions et sa réserve de tabac. Ensuite, il prit la tête du groupe pour parvenir à Fontaine-l'Evêque par les routes de campagne. La famille pourrait s'abriter au moins provisoirement chez les parents de maman.
A Rhisnes, des soldats français les retinrent et quelques-uns, obsédés par l’espionite, accusèrent papa (40 ans) et mon frère Georges (15 ans) d’être des espions allemands. Ils les placèrent contre un mur pour les fusiller. Heureusement, un officier intervint et la famille put continuer sa route. Quelques camions les dépassèrent. Dans l’un d’eux maman reconnut un soldat qui s’était trouvé à la maison la veille encore. Du véhicule, celui-ci les reconnut et leur adressa des signes amicaux. Ainsi, avant d’avoir servi, la "ligne de résistance" de Vedrin était déjà abandonnée.
Aux abords des ponts, les soldats de garde pressaient les civils disant qu’ils allaient faire sauter les ouvrages. Enfin, épuisés par cette marche de quelque cinquante kms, les parents parvinrent sains et saufs à Beaulieusart. C’est alors seulement que petits et grands se rendirent compte qu’ils n’avaient rien mangé depuis leur départ.
Vers la fin de la semaine, des avions lâchèrent quelques bombes puis des voisins annoncèrent que des troupes allemandes passaient sur la route de Mons. Un oncle Joseph n’habitait pas loin de celle-ci. Il s’y trouvait, bavardant avec une connaissance quand un officier vint lui demander s’il était encore loin de Mons. Dans son patois luxembourgeois, l’oncle Joseph lui expliqua qu’il en était encore loin. Sur quoi l’officier lui confia : "je n’oserais jamais dire cela à mes hommes; nous marchons depuis si longtemps." Et il se dépêcha de reprendre sa place en tête de la colonne.
Une troupe s’arrêta sur la petite place de l’unique rue de Beaulieusart. Les soldats se précipitèrent vers la pompe et, l’un après l’autre, nus jusque la ceinture, procédèrent à leur toilette. En les voyant si jeunes, bien découplés sur le même format, maman pensa que c’était vraiment dommage d’envoyer une telle jeunesse aux dangers de la guerre.
L’alimentation commença à poser problèmes. Dans les magasins, les stocks s’épuisaient et aucun arrivage ne pouvait être attendu dans un avenir prévisible. Comme rien d’autre ne se passait, mes parents décidèrent de revenir chez eux. Comme pour l’aller, ils poussèrent leurs vélos, seul moyen de transport disponible. Ils partirent un matin. A part les destructions qui imposaient des détours, ils ne connurent pas de difficulté. Le passage le plus ardu se situa à Onoz. Le petit pont sur l’Orneau avait été détruit. Papa descendit dans le courant, remonta la pente de l’autre côté et trouva à proximité une branche d’arbre vraisemblablement arrachée par l’explosion. Il la ramena sur les débris de ce qui avait été le pont et en fit un tablier. Puis, il repassa de l’autre côté, fit passer son vélo et l’un après l’autre, aida femme et enfants à gagner l’autre rive.
Ils trouvèrent la maison intacte. Dans la cachette, seul le tabac manquait. Maman pensa que c’était leur accueil aux soldats qui leur avait valu de ne pas subir de pillage comme certaines maisons avoisinantes. Ces maisons étaient toujours sans leurs occupants de même que beaucoup d’autres dans le village.
Papa s’en fut voir s’il ne restait pas de viande chez le boucher où nous nous approvisionnions depuis toujours. Il ne trouva qu’un paquet de lard grouillant d’asticots. Les pièces du rez-de-chaussée étaient sens dessus dessous. Des gens - des militaires ?-y avaient dormi sans enlever leurs chaussures. Les seaux hygiéniques n’avaient pas été vidés. Ils empestaient l’atmosphère. Papa les évacua et s’efforça de remettre de l’ordre partout.
En face de la boucherie s’étendaient de grandes pâtures où des vaches meuglaient lugubrement. Maman s’en vint avec papa, et réussit à en traire plusieurs, ce qui lui permit de confectionner un bon plat de gruau d’avoine. Elle recommença le lendemain et comme des familles étaient revenues entretemps, elle partagea le lait recueilli avec celles qui avaient des enfants. Le garde-champètre se présenta peu après à la maison. Revenu d’exode il reprenait ses fonctions, se renseignant sur la situation auprès des gens qu’il rencontrait. Mis au courant de la situation du bétail près de la boucherie il décréta que maman en serait responsable parce qu’il lui était aussi revenu que les bêtes appartenaient à des propriétaires différents. Nul ne pouvait en retirer une sans son autorisation. Il le fit savoir dans ses rondes si bien qu’un jour, maman reçut la visite d’un homme désireux de reprendre ses vaches. Elle l’envoya chez le garde-champètre.
Un des employés de l’administration était revenu. Il rouvrit le bureau et, avec le garde-champètre, s’attela au problème du ravitaillement. Des cartes avaient été distribuées avant le 10 mai. Il invita la population à retirer au guichet les feuilles de timbres correspondantes. Des affiches officielles détaillèrent les rations journalières par catégorie; enfants de 0 à 6 ans, de 6 à 12 ans, adultes, vieillards, etc…
Les savons de toilette, de lessive, d'entretien, figuraient sur une autre carte. Sur d’autres encore les articles en textiles et en cuir, les légumes secs et les tabacs. Mais, très vite, la plupart de ces produits n'existèrent que sur le papier. Aussi, fort de son expérience de 14/18, papa avait convenu avec le fermier à qui il louait son terrain de transformer le loyer en fourniture d'une certaine quantité de froment et de pommes de terre.
Dès son retour, le boulanger s’était remis au travail. Il avait de la farine en stock mais manquait de levure et son fournisseur habituel ne donnait pas signe de vie. Il fallut donc aller la chercher là où on la fabriquait, à Chassart. Papa offrit de s’y rendre. La commune lui remit un bon de réquisition. Au vu de la quantité à ramener, il se fit accompagner de mon frère Georges. L’usine était à l’arrêt mais quelques employés présents puisaient dans le stock. Tout se passa bien, et pour sa peine, papa reçut un pain; assez maigre rémunération pour un déplacement en vélo d’une quarantaine de km. Mais le pain était devenu un produit très précieux et il continua. Le lendemain de mon retour était justement "jour de levure" et, à sa place, je partis avec Georges.
La radio mentionnait qu'une grande bataille s’était déroulée aux approches de Dunkerque. Des centaines de milliers d'Anglo-Français s'y étaient trouvés encerclés, acculés à la mer. Cargos, barques de pêche, yachts, paquebots, destroyers et autres unités de la Royal Navy parvinrent à évacuer quelque 300 000 hommes, non sans subir de lourdes pertes. Au cinéma, les actualités allemandes montraient complaisamment de nombreux prisonniers et l'important matériel capturé sur les plages ainsi que les superstructures de navires coulés émergeant de l'eau. La BBC, que nous parvenions à capter, présentait de son côté le sauvetage de nombreux membres du Corps Expéditionnaire comme une victoire. Non seulement des Anglais mais des Français et des Belges, tant civils que militaires, avaient ainsi échappé à la captivité.
Quelques jours plus tard, Georges et moi, en mission "levure", aperçûmes en gare de Gembloux, bien au-delà du bâtiment, une longue rame de wagons fermés aux vantaux ouverts. Des hommes en kaki évoluaient tout près et des soldats allemands, casqués, arme à la bretelle, marchaient le long du convoi. A n’en pas douter, c’était un transport de nos soldats vers la captivité en Allemagne. Cela faisait mal au cœur de voir nos hommes dans cette situation et de se sentir impuissant à les aider.
Je me rendis le lendemain à Namur. Tous les ponts sur la Sambre et la Meuse avaient sauté. Leurs environs avaient souffert du dynamitage; maisons plus ou moins endommagées, lignes électriques arrachées, rues éventrées et encombrées de débris de briques, pierres de taille, béton. Cà et là des carcasses de véhicules détruits. Peu de gens étaient revenus chez eux dans ces immeubles inhabitables. Des soldats allemands gardaient certains endroits. Sur des portes, des affichettes avertissaient:

Le pillage est puni de mort

.

Wer plündert wird erschossen

.

De nombreux militaires déambulaient dans les rues commerçantes; beaucoup avec des paquets sous le bras. Ils saluaient les officiers à la manière militaire mais aussi le bras tendu, à l’hitlérienne. J’en ai vu deux qui, ayant aperçu des gradés dans le reflet d’une vitrine, s’étaient promptement retournés et avaient porté la main au calot en claquant les talons. De bons rapports semblaient régner entre officiers et hommes du rang et tous se comportaient correctement envers les civils
Les trains ne circulaient pas et l’activité économique était arrêtée. Je me rendis un jour à l’Union Chimique où je travaillais jusqu’au 10 mai. Les bâtiments semblaient intacts mais le pont sur lequel passait le raccordement ferroviaire gisait en partie dans la rivière. Sans possibilité de recevoir et d’expédier, l’usine était condamnée à l’inactivité. Seule une petite équipe de gens du village était occupée à de menus travaux.
Papa aussi n'avait plus d'emploi. Les Mines de Vedrin où il était occupé avaient été inondées par l'arrêt de l'exhaure et personne ne savait quand elles pourraient reprendre leur activité.
Il nous fallait absolument trouver du travail car nous n’avions plus de provisions. A la maison communale, papa apprit que le fermier du lieu-dit Berlacomine cherchait des gens pour ses champs de betteraves. Il alla le trouver, connut ses conditions et prit cinq hectares. Cela voulait dire que sur cette superficie, il fallait couper les plantes sortant de terre pour n’en laisser qu’une tous les vingt centimètres. Jusque là, ce travail était l’apanage de saisonniers flamands qui y gagnaient leur vie. Mais nous, nous n’étions pas du tout préparés à cette occupation surtout sur une terre bétonnée par le soleil qui n’arrêtait pas de chauffer. Pour souffrir moins de la chaleur, papa nous faisait lever, Georges et moi, à 4 h 30 du matin. Nous partions en vélo avec notre bidon de café, notre ration de pain et nos houes. Ce n’était pas l’outil adéquat. Les professionnels avaient des tranchoirs d’acier à la largeur requise. Nous commencions à transpirer dès huit heures. A midi nous rentrions dîner à la maison. Nous accordions de la détente à nos dos courbaturés et repartions de quatre à sept heures, parfois plus. Isolés sur un vaste espace, nous nous ne voyions guère avancer avec le sentiment d’être perdus dans un paysage étranger. Enfin vint le jour où papa put annoncer au fermier que nous avions terminé. L’homme vint examiner quelques lignes, se déclara modérément satisfait et paya le prix convenu. Le forfait accepté et la durée du temps consacré à exécuter la tâche, faisait de notre rémunération si péniblement gagnée un salaire de misère.
Petit à petit cependant, les réfugiés rentraient. Des familles avaient eu des tués et des blessés. Quatre gars, dont Elie Puissant, avaient perdu la vie sous le bombardement de Quiévrain. Nombre de gens avaient perdu tout ou partie de leurs bagages. Quelques autres, par contre, revenaient mieux fournis qu’en partant.
La structure administrative se reconstituait avec le retour de ses fonctionnaires. Des agents temporaires furent recrutés pour remplacer les titulaires non encore revenus de leur errance "quelque part en France".
Je me rendis une fois à la Kommandantur de Namur installée dans le palais provincial pour essayer d’obtenir du pain. Une rumeur avait circulé selon laquelle des gens avaient obtenu par ce canal quelques boules de pain à la boulangerie militaire qui poursuivait ses activités sous la nouvelle autorité. En présence de l’officier qui me reçut, je m’efforçai de formuler ma demande en allemand. A la deuxième phrase, il m’arrêta en disant : "Parlez votre langue". Puis, en excellent français, il me déclara qu’il n’était pas question pour l’armée allemande de délivrer quelle que nourriture que ce fut à la population; cela concernait uniquement les autorités belges.

Sources internet et iconographiques
http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/displayArticle.php?articleId=733
 
 
Note: 5
(2 notes)
Ecrit par: prosper, Le: 18/09/15


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