En ouvrant la séance du 29 mai 1945, le président du Sénat, Robert Gillon, sait que l'ordre du jour lui impose un pénible devoir. Il doit prononcer l'éloge funèbre du sénateur et ministre Arthur Vanderpoorten. Ce collègue a perdu la vie dans le camp de Bergen-Belsen.

Il est indéniable que le défunt était apprécié. Comme le dit Gillon dans son éloge funèbre : « Il fut enlevé à notre affection. Ainsi s'évanouit l'espoir de revoir parmi nous ce collègue courtois. Orateur flamand remarquable, sa disparition est pour ceux dont il défendait l'idéal une perte sensible.
Arthur Vanderpoorten a atteint l'âge de 61 ans et a fait ses preuves dans l'industrie textile, dans le mouvement gymnique et en politique. En tant que sénateur et ministre, il prône un libéralisme aux accents sociaux. Et bien que la cause flamande le touche, il ne veut pas renoncer à l'union belge.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Vanderpoorten reste fidèle à son idéal humaniste en dépit de circonstances particulièrement éprouvantes qui le conduisent finalement à la mort, fin tragique d'un parcours mouvementé, émaillé de maintes péripéties politiques, et qui l'amène, tout comme d'autres ministres, à la captivité.
Le 10 mai 1940, lorsque l'Allemagne envahit la Belgique, Arthur Vanderpoorten est en convalescence après avoir subi une intervention chirurgicale. Il se rend néanmoins au Sénat. Depuis quelques mois, il est ministre de l'Intérieur au sein d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Hubert Pierlot. Le devoir l'appelle, à l'heure où les institutions du pays et le bien-être de ses citoyens sont mis en péril.
Vanderpoorten vit la campagne des dix-huit jours en première ligne. Les ministres ne parviennent pas à s'entendre avec le roi Léopold III à propos du cours de la guerre. Le souverain, qui est le commandant en chef des armées, veut capituler et partager le sort de ses soldats. Les ministres tentent en vain de le convaincre de quitter le pays pour poursuivre la lutte aux côtés des alliés. Avec ses collègues Hubert Pierlot, Paul-Henri Spaak (Affaires étrangères) et le général Henri Denis (Défense), Vanderpoorten s'entretient une dernière fois avec Léopold III au château de Wijnendale. Il attire spécialement l'attention du roi sur les deux millions de Belges qui ont fui le pays vers la France depuis l'invasion allemande. Qu'adviendra-t-il d'eux lorsque sa décision de capituler parviendra jusqu'en France ?
Le 10 mai 1940, lorsque l'Allemagne envahit la Belgique, Arthur Vanderpoorten est en convalescence après avoir subi une intervention chirurgicale. Il se rend néanmoins au Sénat. Depuis quelques mois, il est ministre de l'Intérieur au sein d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Hubert Pierlot. Le devoir l'appelle, à l'heure où les institutions du pays et le bien-être de ses citoyens sont mis en péril.
L'armée belge capitule pourtant peu de temps après. Les 'quatre de Wijnendale' ont entre temps déjà rejoint leurs collègues en France. La capitulation belge suscite la colère de la population et du gouvernement français. Pour éviter des représailles contre les Belges réfugiés en France, le premier ministre Pierlot s'empresse de condamner l'attitude de Léopold III et de le déclarer dans l'impossibilité de régner. C'est Arthur Vanderpoorten qui prononce en néerlandais le discours de Pierlot.
Quelques jours plus tard, les parlementaires belges, réunis à Limoges, adoptent une résolution qui va dans le même sens. Ils se disent solidaires du gouvernement et « flétrissent » la capitulation décidée par Léopold III. Au Sénat, Vanderpoorten estime qu'en tant que membre du gouvernement, il doit s'abstenir.
La France capitule elle aussi en juin 1940. Le gouvernement Pierlot estime alors que pour la Belgique aussi, la bataille est terminée. Les ministres ne sont toutefois plus les bienvenus dans leur patrie. Depuis leur rupture avec Léopold III, leur popularité au sein de la population a fondu comme neige au soleil. Les vitres de l'habitation de Vanderpoorten à Lierre sont même fracassées. Quant à l'occupant allemand, il leur interdit de remettre le pied sur le sol belge .
La partie inoccupée de la France, où les ministres ont trouvé asile, est administrée par le régime de Vichy. Mais ce régime collabore avec l'Allemagne et paralyse en fait les activités du gouvernement belge. Afin de pouvoir développer une certaine action gouvernementale, Pierlot et quelques autres membres de son gouvernement partent donc pour Londres. Huit autres collègues démissionnent et demeurent en France. Vanderpoorten fait partie de ceux-ci et s'établit à Pont-de-Claix près de Grenoble.

Arthur Vanderpoorten devant sa résidence à Pont-de-Claix, 1941. Le premier à droite est Léon Matagne
Au départ, la Belgique n'est pas encore un véritable allié de la Grande-Bretagne. Il ne semble pas encore nécessaire de former un gouvernement élargi en exil. Dans ces circonstances, Vanderpoorten juge être plus utile en restant en France.
En tant que ministre de l'Intérieur et – depuis le départ de son collègue Jaspar à Londres – de la Santé publique, Vanderpoorten se préoccupe beaucoup du sort des quelque deux millions de Belges jetés sur les routes de France. Ils représentent quasiment un quart de la population belge de l'époque. Ils sont aussi au centre des discussions qu'il a avec le président du Sénat Gillon lorsque celui-ci lui rend visite à Pont-de-Claix. Il ne veut pas abandonner les réfugiés belges au bon vouloir des autorités de Vichy.
Dans le courant de 1941, Pierlot juge qu'il n'est plus opportun de faire venir les ministres restés en France. Le régime de Vichy lui aussi fait obstacle au départ des ministres belges. Vanderpoorten et les sept autres ministres font l'objet d'une étroite surveillance et ne sont pas autorisés à quitter le canton local.
Vanderpoorten ne perd pas courage pour autant. « Je ne veux pourtant pas me plaindre! », écrit-il à sa femme et ses enfants à la fin du mois d'août 1941, un an après avoir pris congé d'eux. À la demande du gouvernement Pierlot, il commence à organiser des vacances dans les Alpes françaises pour les enfants belges. Fin 1942, les colonies pour enfants débiles sont déjà bien implantées.
Mais la situation dans la France de Vichy est loin d'être rose pour les ministres. Le 4 janvier 1943, en début de soirée, trois agents de la Gestapo se présentent au Grand Gallet, la résidence de Vanderpoorten à Pont-de-Claix. Il est contraint de les accompagner. « Au revoir, vieux frère, et bon courage », dit-il en guise d'adieu à Léon Matagne. Matagne ne le reverra plus, Vanderpoorten a bel et bien été arrêté.
Après dix jours d'incarcération à Lyon, Vanderpoorten est transféré à la prison de Fresnes, près de Paris, destinée aux personnes accusées de 'crimes politiques'. On lui reproche ses contacts avec le gouvernement Pierlot et avec les services de renseignement belges. Selon toute vraisemblance, l'aide qu'il apporte aux réfugiés belges désireux de gagner la Grande-Bretagne en passant par les Pyrénées joue également un rôle.
Le roi Léopold III est rapidement informé de l'arrestation de Vanderpoorten. Grâce à une intervention humanitaire, l'épouse de Vanderpoorten est autorisée à le rencontrer une dernière fois. Ils peuvent se voir pendant 25 minutes. Il embrasse son épouse à travers les barreaux, en présence d'un infirmier allemand.
En septembre 1943, Vanderpoorten est intégré dans un convoi après un passage par les cellules de la police de Francfort. Sa destination est Sachsenhausen, un camp de concentration situé au nord de Berlin. Le cabinet du roi Léopold III a vent de la déportation et insiste à nouveau pour que des démarches soient entreprises.
À Sachsenhausen, Vanderpoorten devient le numéro 71.693, un numéro qui est en outre suivi de la funeste abréviation « NN ». Le ministre est considéré comme un prisonnier « Nacht und Nebel ». Il disparaît dans la nuit et le brouillard et sa famille et ses amis ne peuvent plus jamais recevoir de ses nouvelles.
À son arrivée dans le camp, il passe les premières semaines en isolement, privé de tout contact avec les autres détenus. Les nombreuses privations affaiblissent son organisme et lui valent de séjourner plusieurs mois à l'hôpital. Dès qu'il reprend des forces, Vanderpoorten est employé comme Hilfsarbeiter. Spécialiste de la branche textile, il est contraint de couper plusieurs mètres de tissu par jour et d'emballer des tapis. Il effectue en outre des travaux domestiques pour le chef d'équipe qui était un criminel de profession.
La vie au camp est une épreuve autant mentale que physique. Lorsque sa santé fragile l'oblige à garder longtemps le lit, il est humilié par les Blockältesten, les prisonniers chargés par les SS de surveiller l'infirmerie. Ils refusent de lui accorder un lit dans l'encoignure qui l'aurait mis à l'abri des courants d'air et des allées et venues. Il est également témoin d'expérimentations médicales. De jeunes détenus sont choisis comme cobayes et placés dans une pièce séparée où ils sont privés de nourriture et ne reçoivent que des médicaments ou des injections. Leurs cris atroces sont audibles jusque dans l'infirmerie où se trouvent Vanderpoorten et ses compagnons de détention.
Pressée par l'avancée de l'Armée rouge, la SS commence à évacuer les baraques au printemps de 1945. Tout comme des milliers d'autres prisonniers qui n'ont plus la force de travailler, Vanderpoorten est transféré au camp de Bergen-Belsen.
Il y entre en février 1945, le mois où Anne Frank et sa sœur Margot y perdent la vie. Bergen-Belsen est destiné à accueillir les malades et mourants provenant d'autres camps. Les soins médicaux y sont inexistants et les prisonniers sont abandonnés à leur sort. Ils sont généralement privés de nourriture, de couvertures ou de chauffage; une épidémie de typhus y fait des ravages. Jamais autant de prisonniers ne périront de maladie, de faim et d'épuisement qu'en mars 1945 à Bergen-Belsen, sous le regard indifférent des gardiens SS.
Bien qu'extrêmement affaibli, Vanderpoorten veut remonter le moral de ses compagnons de détention en renouant avec un ancien hobby. Il leur fait faire des exercices de gymnastique. Mais le typhus et la dysenterie ont finalement raison de lui. Après quatre jours de fièvre de plus en plus forte, Arthur Vanderpoorten rend son dernier souffle le 3 avril 1945. Ses dernières paroles furent : « Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour ma patrie. Embrassez ma femme et mes enfants. »
Sources bibliographies et iconographiques.: Sénat de Belgique et Cegesoma/archives de l’état










