Livre d'or
Image alťatoire
Galerie
Newsletter


Archives

 
Rss L'exode de Julien HERMAN en mai 1940



J'avais alors onze ans et trois mois et j’habitais rue de Battice à Petit-Rechain, exactement en face du garage des autobus"Le Perron".

Cette nuit-là, celle du 9 au 10 mai 1940, mon sommeil, profond et paisible comme celui de tous les gosses, s'achevait sur un rêve. Ma mère, penchée sur moi, me disait...
J'ouvris les yeux. Non, ce n'était pas un rêve ! Un intense vrombissement, bien réel, emplissait l'air, faisant vibrer la maison. Au clocher de l'église, les sirènes hurlaient lugubrement. Penchée au-dessus de mon lit, ma mère me disait d'une voix toute tremblante: "Lève-toi m'fi, c'est la guerre !"

La guerre ???! Pour moi, la guerre, c'était autre chose que ce qu'elle semblait être depuis le 3 septembre l939: quelques escarmouches entre patrouilles françaises et allemandes en avant de la Ligne Maginot; cent mètres de terrain conquis puis abandonné; quelques images du "front", dont je me délectais lorsque ma grande soeur Berthe (21 ans), rentrant de son travail à Verviers, rapportait l'hebdomadaire "Match".

Pour moi, la guerre, c'√©taient les crimes abominables des soldats allemands en l9l4, les odieux massacres perp√©tr√©s par eux √† Herve et en cent autres lieux, la longue nuit de quatre ann√©es d'occupation, avec ses restrictions alimentaires, ses contr√īles, ses vexations, ses arrestations, ses fusillades. Car, maintes fois, j'avais entendu d√©j√†, le r√©cit de toutes ces horreurs: alors que, √Ęg√© de quelque quatre ans, sagement assis sur un "passet" dans un coin du salon de coiffure de mon p√®re, rue Moreau, 58, √† Herve, j'√©coutais la conversation des "grands", t√©moins ou presque victimes, vingt ans plus t√īt, de la Furor Teutonicus retard√©e "nach Paris" par l'artillerie du fort de Fl√©ron.

J'ouvre donc d’abord ci-après une longue parenthèse pour relater les événements vécus par mon père au début de la première guerre mondiale:

Ainsi, le samedi 8 ao√Ľt l9l4 dans la matin√©e, une importante colonne allemande (du 39e r√©giment d'infanterie de r√©serve) avait fait halte au "Malakoff", partie haute de Herve.
La chaleur √©tait accablante. Sciemment excit√©e par la l√©gende de pr√©tendus civils francs-tireurs, effray√©e par la mortelle pr√©cision des canons du fort de Fl√©ron, la soldatesque prussienne (au ceinturon marqu√© de "Gott mit uns": avec l'aide de Dieu, donc...) n'avait pas tard√© √† s'√©gailler un peu partout dans la ville et √† y faire la d√©monstration de ses criminelles aptitudes. D'abord curieux - puisqu'on ne connaissait des Allemands que leur participation d√©terminante √† la catastrophe du l8 juin l8l5 √† Waterloo (pour le malheur √©ternel de la Wallonie) - les gens rentr√®rent pr√©cipitamment dans leurs demeures d√®s les premiers coups de feu, et l'inqui√©tude croissait au rythme du cr√©pitement des premiers incendies. L'auteur de mes jours, Arthur HERMAN, alors c√©libataire et √Ęg√© de 25 ans, habitait √† l'angle m√™me (c√īt√© Battice), de la rue Moreau et de l'avenue Dewandre, et exploitait l√† un salon de coiffure pour hommes. Avec lui vivaient: Aim√©-Joseph HERMAN, mon grand-p√®re (depuis quelques ann√©es abandonn√© par ma grand'm√®re); mon oncle Alfred; ma tante Francisca, mon oncle Constant; et ma tante Mariette, cadette de la famille et √Ęg√©e de seulement l4 ans.
Suivi de deux soldats, un officier allemand entra et, par signes, fit comprendre qu'il d√©sirait se faire raser. Durant toute l'op√©ration, les deux soldats, revolver au poing, tenaient mon p√®re en joue. Au dehors, claquaient des coups de feu sans cesse plus nombreux; les ordres gutturaux des soldats se m√™laient √† des cris d'√©pouvante ou de douleur. De plus en plus inquiet, mon p√®re demanda √† l'officier s'il y avait du danger. "Non, Mocheu, il n'y ba te danz√©". Risquant n√©anmoins un coup d'oeil √† l'ext√©rieur en reconduisant ses trois ind√©sirables visiteurs, mon p√®re vit des soldats occup√©s √† lancer des engins incendiaires dans la corniche de la maison ! Plusieurs cadavres de civils jonchaient la rue, o√Ļ plusieurs immeubles flambaient comme des torches. Arthur HERMAN eut tout juste le temps d'entra√ģner ses proches dans la cave....
Bient√īt, les assassins/pillards/incendiaires envahissaient la maison o√Ļ on les entendait vocif√©rant et saccageant le mobilier √† grands coups de ba√Įonnette, avant de c√©der les lieux aux flammes. Les voisins imm√©diats allaient √™tre, soit abattus sur place, soit pouss√©s, comme du b√©tail, jusqu'au-devant de M√©len, lieu-dit "Labouxhe", pour √™tre massacr√©s au bord d'une tombe qu'ils avaient √©t√© contraints de creuser eux-m√™mes ! Parmi eux, des "francs-tireurs" (!) √Ęg√©s de l3 ans √† peine. Pourquoi la famille HERMAN, quant √† elle, n'avait-elle pas connu, elle aussi, ce sort funeste ? La r√©ponse √† cette question rel√®ve du domaine des hypoth√®ses. On sait que jadis, la porte de cave n'√©tait, fort souvent, constitu√©e que de quelques planches tapiss√©es comme le mur o√Ļ elle s'attachait; on est d√®s lors amen√© √† supposer que dans leur folie destructrice, peut-√™tre, de surcro√ģt, embu√©e de vapeurs d'alcool, les tortionnaires Huns ne l'ont pas remarqu√©e... On ne le saura jamais.

Glac√©e d'effroi derri√®re ce fr√™le rempart, la famille HERMAN voyait approcher la phase finale. L'incendie faisait rage et la fum√©e commen√ßait √† s'infiltrer dans la cave. "Bijou, taisez-vous, n'est-ce pas !" commandait mon p√®re √† son chien, un petit b√Ętard tr√®s intelligent, d'habitude fort bruyant, mais qui, paraissant conscient de la gravit√© de l'heure, cette fois ne bronchait pas...
Tout √† coup, dans un fracas sinistre, la maison s'effondrait, pr√©cipitant des √©boulis et de la poussi√®re sur les escaliers de la cave, dont la vo√Ľte, toutefois, tenait bon. N√©anmoins, l'atmosph√®re devenant irrespirable, mon grand-p√®re dit: "R√©citez votre acte de contrition, mes enfants, nous allons mourir ¬Ľ !". Mais puisqu'il fallait mourir, chacun fut d'avis que mieux valait tenter une sortie et mourir ensuite √† l'air libre . A coups de hache, mon p√®re trancha la traverse en bois qui barrait le soupirail et risqua un regard dans la rue: elle √©tait d√©serte. Prudemment, tous se hiss√®rent hors de la cave et s'√©loign√®rent en h√Ęte de ce qui avait √©t√© leur foyer. Avec pour seule richesse les v√™tements qu'ils portaient sur eux, les pitoyables sinistr√©s gagn√®rent le bas de la ville, o√Ļ les incendies faisaient toujours rage. De l√†, par Elvaux et Manaihant, ils parvinrent √† Petit-Rechain, puis furent accueillis par les autorit√©s communales de Dison et provisoirement install√©s dans une maison de la rue de Rechain.

Ces atrocit√©s allemandes de l9l4 travers√®rent mon esprit tel un √©clair fulgurant, cependant que je bondissais de mon lit, en cette aube radieuse du 10 mai 1940. Enfilant en vitesse mes v√™tements, je courus √† la fen√™tre, o√Ļ m'attendait un spectacle tout nouveau pour moi: des dizaines d'avions passaient √† haute altitude, volant plein Ouest et laissant, sur l'azur du ciel, de longues tra√ģn√©es blanches de condensation. A travers leur intense bourdonnement, je per√ßus tout d'abord les voix famili√®res des voisins, eux aussi r√©veill√©s et scrutant le ciel. "Regardez un peu ici !" "Regardez un peu l√†-bas !" Toute la maison √©tait d'ailleurs en √©moi. Mon fr√®re Joseph d√©valait de la mansarde o√Ļ il couchait. Ma soeur Berthe quittait tout juste la chambre qu'elle partageait avec ma grand'm√®re maternelle, tandis que ma m√®re s'effor√ßait, tout en l'habillant, de rassurer mon petit fr√®re Henri, infirme de 4 ans et demi, incapable de se lever sans aide, et d√®s lors plus traumatis√© que quiconque par ce remue-m√©nage inqui√©tant. Je fus bient√īt dans la rue, o√Ļ mon p√®re s'√©tait joint aux nombreux badauds intrigu√©s. Il √©tait, je pense, environ 5 heures du matin. Les escadrilles continuaient √† passer imperturbablement. De temps √† autre, comme pour rectifier son alignement dans la formation, un avion virait en miaulant, puis le ronronnement reprenait son rythme r√©gulier, mena√ßant...

Le temps passait vite, tandis que la nouvelle courait de bouche en bouche: "C'est la guerre !" Une nouvelle dont nul ne connaissait l'origine. Mais qui donc pr√©tendait que c'√©tait la guerre ? Car, quelle √©tait la nationalit√© de tous ces avions ? O√Ļ allaient-ils ? D'o√Ļ venaient-ils ? Du reste, Adolf Hitler, F√ľhrer de l'Allemagne, ne venait-il pas encore de garantir, de la mani√®re la plus formelle, la neutralit√© de la Belgique ? Si bien que la veille, le jeudi 9 mai, toutes les permissions et cong√©s avaient √©t√© r√©tablis dans les casernes belges. Et, dans une atmosph√®re d√®s lors plus sereine, Andr√© BASTAGNE, fianc√© de ma sŇďur, soldat-milicien de la classe l939, avait regagn√© la caserne du fort de Battice apr√®s nous avoir dit - on l'√©voquerait plus tard comme une sorte de pr√©monition - : "Jusqu'√† demain...ou apr√®s...ou apr√®s...ou apr√®s...". De toute mani√®re, dimanche ce serait la Pentec√īte, une f√™te de deux jours que la temp√©rature v√©ritablement estivale rendait pleine de promesses.

On se rappela subitement - mon futur-beau-fr√®re l'avait d√©clar√© maintes fois - que l'incendie des baraquements/caserne abritant la garnison de Battice serait le signe confirmant avec certitude l'√©tat de guerre. Je courus aussit√īt sur la chauss√©e de Battice, jusqu'√† l'endroit d√©nomm√© "Pont d'Arcole", pr√®s du ch√Ęteau d'eau de Petit-Rechain. De ce lieu situ√© √† moins de 100 m√®tres de notre habitation, la vue portait, au N-E, jusqu'aux abords de Battice. Quelques villageois du coin fixaient l'horizon, atterr√©s, incr√©dules: les baraquements du fort de Battice √©taient en flammes ! Le ciel √©tait entre-temps redevenu silencieux, mais le doute ne semblait pourtant plus permis: c'√©tait la guerre. Et j'avais tr√®s peur...





Casernes marquées de la lettre X




Je ne mangeai rien, ce matin-là; tout au long de mon existence, il en serait d'ailleurs ainsi dans mes moments d'intense émotion. Ma soeur "tchoulait" (pleurait) beaucoup. Ce n'était qu'un début, mais ne comprenant encore rien à l'Amour, j’allais devoir m’y habituer..

Vendredi 10 mai 1940, six heures du matin. Une d√©tonation d√©chire un silence sans cesse plus pesant: le fort de Battice ouvre le feu ! Des ann√©es plus tard, on apprendrait que la premi√®re victime de ce premier coup de canon avait √©t√©...le Commandant du fort, le Major Bovy, dont une rue de Battice honore la m√©moire pour les g√©n√©rations futures. Gravement malade et hospitalis√© √† l'H√īpital Militaire St-Laurent √† Li√®ge, il avait, dans la nuit, exig√© d'√™tre, sans d√©lai, ramen√© au fort; et alors qu'il transmettait √† la coupole l'ordre du premier tir, il avait √©t√© foudroy√© par une crise cardiaque.

Mais le décor était planté; on pouvait lever le rideau sur la deuxième tragédie du 20e siècle. Ainsi, ce fort, ce géant de béton et d'acier dont les pieds prenaient appui à quelque 35 mètres sous terre et dont les massives casemates avaient tant de fois exalté mon imagination d'enfant, il allait servir, comme ses semblables de la ceinture fortifiée de Liège en l9l4, à barrer aux Allemands la route de Paris ! Essayer, à tout le moins...

Ma soeur se d√©cida √† aller aux nouvelles chez les parents de son fianc√©; ils habitaient √† peu de distance, au terminus m√™me du tram n¬į 2 "Rechain-Dison-Stembert" (ce bon vieux tram ronronnant, appel√©, par le "progr√®s", √† √™tre remplac√© en l962 par un autobus polluant...). Eux savaient parfaitement √† quoi s'en tenir. Et il s'av√©ra que c'est par eux que s'√©tait propag√©e dans le village, jusqu'√† nous finalement, la fatidique nouvelle "C'est la guerre". Voici comment: Au Fort, Andr√© BASTAGNE avait √©t√© command√©, dans la nuit, pour descendre √† v√©lo jusqu'√† Verviers, afin de remettre en mains propres √† une douzaine de militaires de carri√®re, l'ordre de rejoindre d'urgence. Mission accomplie, il √©tait parvenu, en tirant quelques coups de pistolet, √†... r√©veiller ses parents pour les informer. Apr√®s leur avoir abandonn√© sa bicyclette, il avait arr√™t√© une voiture automobile pour regagner Battice au plus vite. D'abord incr√©dule, et supposant m√™me, face au pistolet braqu√©, qu'il √©tait l'objet d'une agression, le chauffeur (qui se rendait en vacances...) s'√©tait ex√©cut√©, avait donc fait demi-tour √† l'entr√©e de Battice et √©tait reparti vers Verviers, pleins gaz...

Nous attendions impatiemment le "journal parl√©" de la radio; de l'INR, ainsi qu'on d√©signait alors la radio "nationale" avant qu'elle dev√ģnt la R.T.B., puis en l977 - reconnaissant enfin notre v√©ritable identit√© d'enfants de la France - la r.t.b.F...

A 6 heures 30, succ√©dant √† l'indicatif musical familier (quelques notes de "O√Ļ peut-on √™tre mieux qu'au sein de sa famille", de Gr√©try) et √† la ritournelle de notre mensonger et macabre hymne "national", une voix grave sortit de notre premier r√©cepteur de T.S.F., un SBR que mes parents avaient achet√© en √©t√© l938, alors qu'un certain Hitler, synth√®se des nouvelles aspirations "touristiques" du peuple allemand, commen√ßait √† se mettre en vedette de l'actualit√© politique.
Quarante ans plus tard, je ne me souviens plus de tout ce qu'a pu raconter ce "journal parlé" historique, mais je garantis, mot pour mot, l'exactitude de sa première phrase, jaillie par tant de fenêtres déjà ouvertes sur un matin radieux: "Sans ultimatum, sans note, l'Allemagne a attaqué ce matin, la Belgique, la Hollande, et le Luxembourg".
Dans le m√™me communiqu√©, une autre phrase nous frappait comme une agression personnelle car elle concernait le terroir ancestral: "La gare de Jemelle est en flammes". Ce fut √† partir de ces informations de source officielle que le village prit une physionomie nouvelle. Bient√īt, les premiers fuyards se mirent √† passer vers l'Ouest, √† pied, √† v√©lo, en voiture parfois. Isol√©ment ou par familles enti√®res, lourdement harnach√©s de sacs, ployant sous d'√©normes valises, √† la fois muets d'inqui√©tude et ravis d'√™tre en route...vers l'Inconnu. C'est quand je voyais passer ces gens que ma propre d√©tresse augmentait, car, fort curieusement, c'est dans la pr√©sence de tiers que je trouvais quelque r√©confort. Ma famille seule ne me rassurait pas, et je ne cessais de g√©mir pour que l'on se m√ģt en route, nous aussi, comme un tel, comme les X, comme les Y, comme les Z, que je venais de rep√©rer dans le cort√®ge sans cesse plus nombreux des heureux "partants". Mais j'avais beau pleurer et supplier, mes parents semblaient indiff√©rents √† la panique se g√©n√©ralisant, tout au moins au r√©flexe moutonnier bien connu. Je n'arrivais pas √† comprendre pourquoi mon p√®re, t√©moin de la barbarie allemande en l9l4, ne paraissait pas la redouter en 1940. Peut-√™tre n'√©tait-ce que l'appr√©hension de falloir courir les routes avec son enfant infirme, qui motivait ses h√©sitations.. ( ? ).

L'exode moderne, celui de 1940, √©tait donc bien en cours, sur un fond de d√©tonations de plus en plus nourries lesquelles, nous parvenant des quatre points cardinaux, indiquaient que l'artillerie de Battice n'√©tait plus seule dans la danse. Tant√īt, c'√©tait un coup sonore et sec tel un coup de d√©part, tant√īt c'√©tait comme le rugissement d'une arriv√©e, o√Ļ on croyait m√™me parfois d√©celer une d√©gringolade de pierres et de briques. O√Ļ ? Impossible de le supputer. Des avions vrombissaient √† nouveau tr√®s haut dans le ciel, mais plus dispers√©s qu'√† l'aube. Pas un instant, l'id√©e ne m'effleura d'aller voir si l'√©cole √©tait ouverte, alors que l'heure de m'y rendre √©tait d√©j√† pass√©e: les √©v√©nements rendaient cette chose d√©risoire.

Ce matin-l√†, Walth√®re DEROUAUX, le brave garde champ√™tre de Petit-Rechain, avait fort √† faire, on le devine. Il courait partout, l'air grave et soucieux. Il vint chez nous pour notifier √† mon grand fr√®re Joseph (l8 ans et demi), l'ordre de se pr√©senter au rassemblement des jeunes gens du village, √©vacu√©s obligatoires parce que proches de l'√Ęge de porter les armes (officiellement d√©sign√©s comme C.R.A.B.). Peu apr√®s, ayant r√©uni un peu de linge et quelques victuailles, Jojo nous embrassa et alla rejoindre ses camarades; un autobus du "Garage du Perron" les emmena vers une destination inconnue. Mes onze ans ne per√ßurent √©videmment pas combien ce d√©part fut p√©nible pour mes parents, voyant leur fils - un enfant encore - d√©j√† et brusquement s√©lectionn√© pour la guerre, pour la mort peut-√™tre. Le d√©part de "grand fr√®re" me troubla donc peu, me valut m√™me un brin de jalousie pour celui que son √Ęge habilite √† "rendre les coups", et...accrut encore ma peur ainsi que mon exasp√©ration devant mes parents toujours ind√©cis. Sans cesse dehors et constamment aux aguets, je ne perdais rien des pr√©paratifs des voisins proches, ni de leur d√©part. Lentement, inexorablement, le quartier rue de Battice (la n√ītre !), rue de Dison, rue Bonvoisin, rue L-B Dewez, place Xhov√©mont, se vidait de ses habitants. Seuls restaient g√©n√©ralement quelques vieillards, inconscients du danger ou peu attach√©s √† un avenir que l'√Ęge...pla√ßait d√©j√† fort loin derri√®re eux.

Quelques soldats belges à vélo arrivèrent de la direction de Dison; harassés par l'effort de la montée sous un soleil déjà ardent, ils mirent leurs fusils en faisceaux et se laissèrent choir juste sur le trottoir assez large qui courait devant nos fenêtres, dans l'ombre de la maison. C'étaient des gars porteurs du béret bleu foncé; on les appelait des "garde-frontière". A mon vif désappointement, ils ne tardèrent pas à se remettre en route, vers Battice.

Puis ce fut l'arriv√©e inopin√©e du fr√®re de ma m√®re, mon oncle Albert FASSOTTE. T√īt le matin, √† v√©lo, avec ma tante Louise transportant ma cousine Ir√®ne (5 ans et demi), il avait quitt√© son domicile de Herbesthal, commune de Lontzen - territoire assur√©ment prussien, objet des manigances des politiciens de l8l5 et de l9l8 - que les Allemands n'allaient pas tarder √† r√©cup√©rer en priorit√©; apr√®s avoir mis en lieu s√Ľr femme et fille chez ma tante Barbe et marraine, rue du Paradis √† Andrimont, il venait embrasser sa m√®re avant d'aller faire son devoir.

Je n'appr√©ciai gu√®re la visite de l'oncle, compte tenu du nouveau retard qu'elle apportait √† notre √©ventuel d√©part: d√©cid√©ment, seuls les membres de ma famille ne semblaient pas press√©s de fuir vers l'Ouest. On discuta des √©v√©nements, des perspectives, des nouvelles et des rumeurs. Que de temps encore perdu, alors que, pour s√Ľr, les Barbares s'avan√ßaient vers nous!

Enfin, d√©cid√©e, en tout √©tat de cause, √† se retirer dans sa maison qu'elle poss√©dait encore "√† Halleur", actuelle route de Mariomont, territoire de Stembert, ma grand'm√®re s'√©branla, bient√īt suivie par son fils. Quelle heure √©tait-il √† ce moment ? Dix heures du matin, je pense.

Ma soeur avait rapport√© la nouvelle que les parents de son fianc√© se pr√©paraient √† partir, eux aussi. Mes parents d√©cid√®rent alors que nous partirions ensemble. Alleluia ! On ne dut pas insister pour me faire aider aux pr√©paratifs, lesquels furent seuls capables de me faire quitter le rue, o√Ļ j'errais depuis l'aube. Les choses √† emporter ne manquaient pas, d'autant que dans l'appr√©hension lucide de la derni√®re, la toute derni√®re guerre (pour pr√©server, selon la motivation classique, les valeurs de la civilisation chr√©tienne), ma m√®re avait stock√© au rez-de-chauss√©e (r√©serv√© √† ma grand'm√®re car nous occupions alors l'√©tage de l'annexe de la maison),notamment, des haricots, du sucre, du macaroni, du savon m√™me. Mais pour ne pas avoir bien compris le probl√®me des priorit√©s, j'eus droit √† une s√©v√®re r√©primande √† l'instant o√Ļ je glissais sereinement dans l'une des valises,...mes albums d'images "Chocolat Aiglon" ! C'√©tait, √† l'√©poque, tout mon patrimoine mobilier. A regret, je dus retirer mes albums.

Et le chat ? Un beau "Arlequin" qui me regarda, fort perplexe, quand, d√Ľment autoris√©, je lui allongeai dans le coin de notre petite cour, un √©norme beefsteak qui‚Ķne lui √©tait normalement pas destin√©..

Toutes dispositions prises...sauf - erreur funeste - retirer de notre petite vitrine rue Bonvoisin, quelques bouteilles de liqueur et d'alcool dont nous avions un d√©p√īt, on ferma les portes √† double tour et on partit. Enfin ! Il √©tait plus d'onze heures. A l'aff√Ľt pr√®s de la fen√™tre de leur appartement au 2e √©tage rue Nicolas Arnold, les parents du fianc√© de ma sŇďur nous virent descendre la rue Laurent-Beno√ģt Dewez, et ils se joignirent aussit√īt √† nous, avec leur chien cocker qu'on appelait "Roda". Ma m√®re conduisait une poussette o√Ļ "Lily" (ainsi avait-on toujours d√©sign√© mon petit fr√®re Henri) se recroquevillait toujours davantage √† chacune des d√©tonations qui continuaient √† accompagner notre progression vers le village de Grand-Rechain. D'o√Ļ tirait-on ? Sur quoi ? Impossible de le deviner. Mon p√®re conduisait une autre poussette, de construction plus sommaire, dont les accoudoirs supportaient deux √©normes valises pleines √† craquer. Ma sŇďur Berthe cheminait, tenant son v√©lo √† la main. J'emmenais, moi aussi, mon v√©lo, tant√īt marchant √† c√īt√©, tant√īt roulant quelques dizaines de m√®tres en avant de notre petit groupe. Des couvertures √©taient arrim√©es sur chaque porte-bagages. Il faisait un temps superbe et d√©j√† chaud, mais ma satisfaction fut de br√®ve dur√©e.
A peine avions-nous d√©pass√© la place du village de Grand-Rechain que nous butions contre l'une de ces obstructions d√©j√† pr√©par√©es depuis de longs mois, et qu'on appelait une "chicane": √©norme mur √† peine interrompu, barrant la route de part en part, quasiment d'une fa√ßade √† l'autre ! Impossible, avec une poussette, de se faufiler de l'autre c√īt√©... Le temps des adieux √©tait donc d√©j√† arriv√©.

A cinq, nous nous dirige√Ęmes vers le cimeti√®re de Grand-Rechain, direction Tribomont. Mes parents paraissaient avoir d√©cid√© de gagner Cornesse dans un premier temps. A Cornesse en effet, quelques mois auparavant, ils avaient achet√© (dans l'angle N-O de la place de l'Eglise, un peu en retrait) une vieille maison √† restaurer. Compl√®tement d√©sempar√©s par la maladie de Lily (sur laquelle les m√©decins ne pouvaient...ou ne voulaient mettre un nom), ils caressaient le chim√©rique espoir que "le bon air" de Cornesse arrangerait les choses. Depuis les premiers signes du printemps, mon p√®re passait tous ses loisirs dans cette vieille bicoque. Le dimanche apr√®s-midi essentiellement, d√®s fermeture de son salon de coiffure, il enfourchait son v√©lo tra√ģnant une petite remorque bricol√©e, o√Ļ s'entassaient seau, pelle, b√™che, r√Ęteau, et objets divers jug√©s utiles aux travaux en cours; il ne reparaissait qu'√† la tomb√©e de la nuit. Certains jours, apr√®s son travail √† Ensival, Jojo, mon grand fr√®re, se rendait √©galement l√†-bas o√Ļ il avait entrepris le renouvellement int√©gral de l'installation √©lectrique.

C'est donc √† Cornesse qu'on allait, nous √©loignant du secteur d'op√©rations du fort de Battice...pour nous enfoncer dans celui du fort de Tancr√©mont, qui, lui aussi, y allait de bon cŇďur. Banggggg! Banggggg ! A chaque nouvelle d√©tonation, nous courbions instinctivement l'√©chine et acc√©l√©rions l'allure. "Mon Dieu, Arthur !" g√©missait ma m√®re, cependant que Lily, qui avait demand√© qu'on relev√Ęt la capote de sa poussette, s'y engon√ßait toujours un peu plus, muet de peur. Berthe sanglotait de temps √† autre; comme moi, elle e√Ľt souhait√© poursuivre la route avec les parents d'Andr√©, dont la compagnie, sans doute, la rassurait quelque peu, elle aussi. H√©las, la chicane avait modifi√© le programme, si tant est qu'on p√Ľt parler de programme. Car, alors que, laissant sur notre gauche le Ch√Ęteau de Sclassin, nous coupions la route Ensival-Soiron, ma m√®re d√©cida... qu'on allait s'arr√™ter √† l'Hospice St-Germain tout proche, pour y saluer la cousine Catherine ! D'un √Ęge fort avanc√©, cette personne √©tait, je pense, une cousine germaine de Barbe, ma grand'm√®re maternelle, et ROUFOSSE comme elle. L'une ou l'autre fois, elle nous avait rendu visite √† Petit-Rechain, mais, √† mon sens, cela ne constituait pas une excuse valable pour retarder davantage, en ces heures graves, une progression qui m'avait tout l'air d'un "chemin de croix". La vue de la cousine Catherine m'aga√ßait d'ailleurs toujours prodigieusement, et l'impitoyable cruaut√© de mon √Ęge se trouvait encore exacerb√©e par l'atmosph√®re mena√ßante de ce 10 mai 1940. Pourquoi ? Eh bien parce que la cousine Catherine, ma parente, outre sa tr√®s petite taille, sa t√™te toute menue, son visage profond√©ment rid√© et sa bouche √©dent√©e, avait un cr√Ęne aussi glabre que Yul Brynner... et qu'elle "camouflait" par un vilain filet aux mailles √©paisses ! Un filet de camouflage, quoi...

Pendant les palabres prévisibles, je trompai mon impatience en faisant à vélo quelques tours au-devant de la Maison de Retraite.

Enfin, on se remit en route et on atteignit Cornesse, qui semblait abandonn√© de presque tous ses habitants. Contrastant avec la chaleur qui r√©gnait √† l'ext√©rieur, une fra√ģcheur quasi bienfaisante nous assaillit d√®s le seuil de notre future maison; impression √† quoi se substitua bient√īt une odeur de renferm√©, de vieux, de pl√Ętre, et de ciment, qui √©tait habituelle √† l'endroit. On commen√ßa par descendre dans la cave, le v√©lo de Berthe, puis le mien. On se d√©barbouilla sommairement, et, sans doute, prit-on quelque nourriture, la premi√®re de cette journ√©e, pour ce qui me concerne. On en profita pour inspecter l'√©tat d'avancement des r√©parations en cours; rentrant brusquement dans la premi√®re pi√®ce, l√† o√Ļ quelques jours plus t√īt, mon fr√®re avait pos√© interrupteurs et prises de courant, j'y surpris mes parents pleurant doucement... Car o√Ļ √©tait Jojo, √† cette heure ? Mais sapristi, qu'est-ce qu'on a bien pu foutre l√†, dans cette maison/chantier, pour parvenir seulement en d√©but de soir√©e, via "Cromhaise" et le chemin du Bois d'Olne, sur la route de Soiron √† Nessonvaux, au carrefour de la route de Froidbermont/Olne. A cet endroit pr√©cis, nous e√Ľmes la surprise de rencontrer Monsieur MOXHET, p√®re de mon petit camarade Henri. Arrivant de Kortrijk (!) o√Ļ sa profession le retenait tout au long de la semaine, il se tra√ģnait vers son domicile de Petit-Rechain, o√Ļ sa famille r√©sidait place Xhov√©mont. Traversant l'agglom√©ration de Nessonvaux/Fraipont, nous arriv√Ęmes, par la nationale 39, √† la chauss√©e Verviers-Li√®ge, la nationale 3l. Mon p√®re nous d√©signa sur la gauche, une maison, √† l'intersection m√™me de ces deux voies publiques: c'√©tait la maison, d√©serte et ferm√©e, de sa sŇďur, ma tante Mariette √©pouse d'Alexis DERREZ (√† cause de ces classiques et absurdes brouilles qui d√©chirent les familles, je ne devais faire sa connaissance qu'en l945).

On tourna à droite vers Liège, suivant à présent la vallée de la Vesdre, plein Ouest enfin ! Les collines entre lesquelles nous avancions répercutaient sinistrement, en un grondement sans fin, le bruit du canon. Comme les vélos avaient été intentionnellement planqués à Cornesse, Berthe et moi avions les mains libres pour, de temps à autre, aider à propulser la poussette de Lily ou celle qui transportait tous nos biens. On avançait en silence, aussi vite qu'on pouvait, précédés et suivis de groupes d'autres fuyards pareils à nous-mêmes.
On atteignait, √† ce moment pr√©cis, l'extr√©mit√© Ouest de l'endroit d√©nomm√© "Longtrat", l√† o√Ļ la voie ferr√©e tangente la route; nous suivions d'assez pr√®s un groupe au sein duquel, sur une charrette √† main, un vieillard √©tait √©tendu. Mon p√®re ralentit quelque peu l'allure et nous souffla, √† voix basse: "Lu p√īv' v√ģ homme v√© d'mori..." .( le pauvre vieillard vient de mourir‚Ķ). Ce fait allait demeurer grav√© dans ma m√©moire, et, au fil des ann√©es, j'eus plusieurs fois le d√©sir de satisfaire ma curiosit√©. Qui √©tait ce malheureux dont, sans nul doute, le d√©c√®s avait d√Ľ √™tre d√©clar√© √† la mairie du lieu, celle de For√™t en l'occurrence ? C'est en l977 que l'occasion m'a √©t√© donn√©e d'apprendre, par l'acte de d√©c√®s, qui √©tait ce pauvre vieux: "MINEUR Jacques Paschal, veuf PIRON Marie, n√© √† Verviers le 6 septembre l868, domicili√© √† Verviers, rue de la Vesdre, l2, d√©c√©d√© √† "Longtrat" le 10 mai 1940 √† 6 h et demie du soir".

Ma m√©moire n'a pas retenu qui ou quoi, √† l'entr√©e dans Trooz, nous a dirig√©s vers l'√©cole du hameau de La Brouck, d√©j√† envahie par de nombreux "r√©fugi√©s"; ni si nous absorb√Ęmes l√†, en guise de souper, quelque nourriture. Il m'est rest√©, par contre, que nous pass√Ęmes la nuit dans une classe, recroquevill√©s sur l'estrade, assur√©ment trop √©troite, o√Ļ ma m√®re avait √©tendu une couverture. Ainsi, en l'espace de quelques heures, une classe de l'√©cole de La Brouck √©tait devenue la chambre √† coucher commune de gens venus d'un peu partout, nivel√©s par la peur, l'angoisse du lendemain.
De formidables d√©tonations se succ√©daient quasi sans interruption, des "bangggggggg" secs et sonores accompagn√©s de fulgurants √©clairs; des initi√©s les attribuaient aux canons du fort de Chaudfontaine, accroch√©, en effet, tout l√†-haut, presque au-dessus de notre mis√©rable abri. D√©tonations et longs √©clairs se suivaient comme en un effroyable orage. Ces lueurs mena√ßantes me donnaient l'occasion d'apercevoir un bref instant mes voisins; parfois, c'√©tait le faisceau de la lampe de poche de quelqu'un qui se rendait aux toilettes. Mon petit fr√®re Lily devait √™tre "mort de peur"; "Maman !?" chuchotait-il sans cesse. "Je suis l√†, mam√©", r√©pondait ma m√®re tout en s'√©vertuant, rassurante, √† saisir sa pauvre petite main de myopathe √† l'avenir si court... Des b√©b√©s pleuraient. Tout cela avait quelque chose d'hallucinant, d'irr√©el. La nuit me parut interminable bien qu'on ignor√Ęt de quoi serait fait le lendemain. Meurtri par une position inconfortable, j'aspirais tout naturellement √† me lever et √† partir, √† fuir plus loin. Ma vieille habitude d'avoir l'app√©tit coup√© par un √©v√©nement dramatique joue, une fois de plus, un sale tour √† ma m√©moire puisque, pas plus qu'au soir du 10 mai 1940, je n'ai, semble-t-il, ingurgit√© quoi que ce soit √† l'aube du 11 mai ! Ce n'est pas possible assur√©ment.

Nous nous rem√ģmes en route, tr√®s t√īt sans doute, d√©bouchant sur la nationale 3l, direction "Li√®ge", par la passerelle des "Laminoirs de la Rochette" (chaque fois, la vue de cette passerelle d√©clenche dans ma t√™te, la projection du film de ces m√©morables journ√©es). On avan√ßait bien, courant parfois une dizaine de m√®tres lorsqu'un cr√©pitement insolite y incitait naturellement. Je n'√©prouvais nulle fatigue, l'√©nergie √©tant fournie par mon souci de distancer l‚Äôenvahisseur, que je ne connaissais encore que de r√©putation. On finit par arriver √† hauteur du pont de Fragn√©e, vers lequel de nombreux civils se pr√©cipitaient. Une clameur nous parvint alors plus pr√©cise: "Allez, allez, d√©p√™chez-vous, le pont va sauter !" criaient une poign√©e de soldats belges. On fon√ßa, t√™te baiss√©e, vers l'autre extr√©mit√© du pont puis on se dirigea vers Cointe, au hasard des rues. Rafales. Des balles me sembl√®rent frapper le pav√© √† peu de distance, avec un claquement sec. "Mon Dieu, Arthur !" g√©missait ma m√®re. Bien que la rue monte, on acc√©l√®re l'allure. Vers la fin de l'avant-midi, nous progressions dans la rue St-Nicolas, o√Ļ, comme en d'autres lieux, des gens sur le seuil de leur habitation regardaient passer, apitoy√©s, les groupes de ceux qu'on appelait des "√©vacu√©s".
Une petite femme laide, bossue, nous regarda alors que nous faisions halte un court instant sur son trottoir pour rajuster quelque peu le chargement de valises d√©s√©quilibr√© par les cahots. Sans doute jugea-t-elle Lily bien grand pour occuper une poussette puisqu'elle demanda √† ma m√®re: "Qu'a-t-il, Madame, votre petit gar√ßon ?" "Il ne marche pas !" r√©pondit ma m√®re. "Mon Dieu ! Mais ne continuez pas, cela ne sert √† rien. Entrez chez moi..." dit-elle alors. Nous √©tions pr√™ts √† poursuivre notre chemin, mais elle se fit si gentiment insistante qu'apr√®s quelques instants d'h√©sitation, nous nous retrouvions, chez elle, l'objet du plus g√©n√©reux empressement. Cette petite femme (n√©e en l897), laide, bossue, mais au grand cŇďur, c'√©tait "Germaine" BOURDOUXHE, rue St-Nicolas, 458, √† Li√®ge.
Au rez-de-chauss√©e; la maison comportait une chambre √† coucher en fa√ßade; une petite cuisine y faisait suite, donnant sur une cour. Au fond de cette cour et dans le prolongement du vestibule, un arri√®re-b√Ętiment abritait des locataires, un m√©nage de vieux pensionn√©s du nom de BERX, avec Virginie, leur fille c√©libataire. Un carrelage mural blanc ajoutait √† l'exquise propret√© de la cuisine o√Ļ nous nous trouvions non seulement √† l'√©troit mais quelque peu g√™n√©s; beaucoup d'images pieuses et aussi, encadr√©, un po√®me c√©l√®bre consacr√© √† la m√®re. Po√®me qui se terminait par: "Et le seul mal qu'elle puisse jamais nous faire, c'est de mourir et de nous abandonner...".
Faut-il dire que la nouvelle situation ne "m'arrangeait" pas, mais alors pas-du-tout ! Ne faisant pas plus d'√©tapes que n√©cessaire, les Allemands allaient s√Ľrement appara√ģtre d'un moment √† l'autre. Et puis ...toujours et plus que jamais traumatis√© par la perspective de devoir ingurgiter des aliments non pr√©par√©s par ma m√®re, je me demandais avec angoisse quel serait le premier menu l√† o√Ļ nous nous trouvions √† pension compl√®te. Plus aucun souvenir ne me reste √† cet √©gard. Probablement parce que, en revanche, je me rappelle tr√®s bien qu'ayant jug√© tr√®s vite les qualit√©s m√©nag√®res de ma m√®re, Madame Germaine lui avait aussit√īt d√©l√©gu√© tous pouvoirs pour diriger l'intendance, √©liminant, du m√™me coup, mes appr√©hensions particuli√®res.

Des gens, dans les √©quipages les plus divers, continuaient √† se tra√ģner vers l'Ouest. On entendait de fr√©quentes d√©tonations dont nous ne pouvions d√©terminer la nature et l'origine. Nous √©tions sans nouvelles des combats, et, trop souvent √† mon gr√© - je l'ai d√©j√† dit - ma sŇďur versait des larmes sur le sort inconnu de son fianc√©. Quelle √©tait la situation du fort de Battice, que je n'h√©sitais pas, dans mon exaltation de gosse, √† consid√©rer v√©ritablement comme "mon fort?! Reprenant mes habitudes d'ind√©pendance, je ne tardai pas √† effectuer des reconnaissances aux environs, rendant mes parents l√©gitimement inquiets, car, sans nul doute, sur le territoire de Li√®ge, rempart de Paris contre les Allemands, rempart de la France, le danger √©tait partout pr√©sent. Reconnaissances peu excitantes d'ailleurs, puisque ce n'√©taient que rang√©es monotones de maisons aux fa√ßades noircies, partiellement descendues dans le sous-sol instable truff√© de galeries de mine; que halls d'usines; que terrils; que rues in√©gales en gros pav√©s, courant √† travers des quartiers gris et tristes que la lumi√®re intense d'un printemps toujours radieux ne parvenait pas √† me rendre sympathiques. √ī, Petit-Rechain ! √ī, vertes prairies de mes √©bats !

Deux de ces reconnaissances apport√®rent n√©anmoins quelque chose de concret. D'abord, j'eus l'occasion d'acheter dans une petite √©picerie toute proche, le dernier b√Ęton de chocolat ; c'√©tait de l'excellent chocolat fondant, marque "Robin des Bois". Ensuite, je tombai pile sur un monsieur qui n'√©tait autre que mon oncle Constant (fr√®re de mon p√®re), qui s'inqui√©ta de me voir circuler seul. A l'instar de nous m√™mes et pas bien loin d'ailleurs, il √©tait h√©berg√© avec sa famille chez d'autres Li√©geois au cŇďur g√©n√©reux. Rencontre fut convenue, avec promesse de passer chez lui √† Bois-de-Breux/Jupille s'il nous arrivait de nous replier vers l'Est, ce dont il n'√©tait pas question √† ce moment ! Je fl√Ęnais un peu dans toutes les directions. De l'extr√©mit√© de la rue de la Coop√©ration, on apercevait au loin la ronde d'avions allemands en piqu√© sur ce que Madame Germaine affirmait √™tre le fort de Hollogne-aux-Pierres. Plusieurs fois, un vacarme insolite nous fit plonger dans la cave; protection combien illusoire puisque, non seulement elle n'√©tait pas vo√Ľt√©e, mais assise sur un sol v√©ritablement mouvant, o√Ļ, selon Madame Germaine, on pouvait entendre parfois le bruit des mineurs au travail juste au-dessous !

Nous couchions dans la pi√®ce en fa√ßade, au rez-de-chauss√©e, Madame Germaine √† l'√©tage. Ma place √©tait au pied du lit et en travers ! La fen√™tre √† rue √©tait grande ouverte, mais on avait compl√®tement descendu le volet m√©canique. Il faisait chaud, l'air manquait, et, malgr√© mon jeune √Ęge, dormir consistait √† attendre le jour...

Une nuit, (je pense que c'était celle du l2 au l3 mai, notre deuxième nuit rue St-Nicolas), un charroi infernal passait en trombe devant la maison, et, de temps à autre, on entendait vociférer en allemand. Tout à coup, quelqu'un heurta violemment du poing contre le volet en criant avec impatience: "Le chemin te Pièrzè !?" "Le chemin te Pièrzè !?"... Bref instant de panique générale dans notre "chambre à coucher" plongée dans la plus totale obscurité; puis, retrouvant des aptitudes linguistiques sans emploi depuis un quart de siècle (et trouvant en même temps le chemin de Bierset...), ma mère cria: "Gerade aus !" (tout droit). Lorsque le jour parut, je pus voir, pour la première fois de mes propres yeux, des soldats allemands... Ainsi, sans nul doute, la Meuse était franchie par l'ennemi et notre exode n'avait plus aucun sens, mais des nouvelles ou rumeurs contradictoires empêchaient mes parents de décider le retour à Petit-Rechain.

Semblant trouver quelqu'agr√©ment (ou s√©curit√© ?) en notre compagnie, Madame Germaine ne semblait gu√®re press√©e de nous voir d√©guerpir. N√©anmoins, le mercredi 15 mai 1940, √©chos, rumeurs, "nouvelles" recueillis au hasard des conversations affirmaient que tous les forts de la position fortifi√©e de Li√®ge s'√©taient rendus, ce que permettait de croire un imposant charroi militaire allemand poussant vers l'Ouest, quasi sans interruption. On entendait bien tonner le canon, mais sans pouvoir d√©terminer d'o√Ļ cela provenait. Mes parents d√©cid√®rent alors qu'on rentrerait √† Petit-Rechain le lendemain.

Jeudi l6 mai 1940. La matin√©e se passa en pr√©paratifs, puis, apr√®s le repas de midi, on prit cong√© de Madame Germaine. Cette fois vers l'Est, les deux poussettes se remirent √† cahoter sur les pitoyables voiries du quartier des "Bons Buveurs". On fit une br√®ve halte place St-Nicolas, pour dire au revoir √† Madame Henriette, autre Li√©geoise au grand cŇďur, amie de Madame Germaine chez qui on avait fait sa connaissance. La guerre n'ajoutait manifestement rien au drame qui avait marqu√© la vie de Madame Henriette: quelques ann√©es auparavant, sa fille unique (dont la photo tr√īnait partout dans l'appartement) √©tait morte √† l'age de l9 ans. Ma m√®re n'avait plus que sept mois, jour pour jour, avant de vivre une exp√©rience similaire; quant √† moi, indiff√©rent, j'avais encore 37 ann√©es de r√©pit !

Mon p√®re semblant avoir une bonne connaissance des rues de l'agglom√©ration li√©geoise, on atteignit sans difficult√©s la rive de la Meuse, aux environs de l'actuelle passerelle Saucy. J'aper√ßus le pont des Arches, dont les arches trempaient lamentablement dans les eaux du fleuve; il avait saut√© comme tous les autres, aussi fut-ce dans un grand "bac" qu'on passa sur la rive droite. Via Bressoux, on gagna Jupille o√Ļ, - chose promise, chose due, - on se rendit chez l'Oncle Constant HERMAN, rue de Bois-de-Breux, 33l. On grimpa ensuite vers Fl√©ron...o√Ļ une grosse surprise nous attendait quand on parvint au carrefour de la chauss√©e de Battice et de la route vers Ayeneux: le fort de Fl√©ron tirait rageusement, et, dans le m√™me temps, une meute d'avions allemands piquaient √† mort en direction de ses coupoles en miaulant . Quelques dizaines de m√®tres plus loin que le carrefour de la route vers Trooz, la chauss√©e √©tait barr√©e par une chicane qu'on contourna en passant par une prairie dont la haie avait √©t√© interrompue dans ce but. Au moment o√Ļ nous reprenions notre progression sur la chauss√©e, au-del√† de la chicane, on apercevait les coupoles du fort de Fl√©ron, flammes et fum√©e sortant des canons; les avions allemands d√©versaient leur cargaison de bombes, des mitrailleuses cr√©pitaient. Ainsi, le fort de Fl√©ron r√©sistait toujours, et √† vrai dire, nous en √©tions si proches que notre situation √©tait assez p√©rilleuse... Courant plut√īt que marchant, on atteignit le village d'Ayeneux. Pr√®s de l'√©glise, qui n'√©tait plus qu'un √©norme amas de pierres et de briques, mon p√®re rencontra fortuitement un Hervien de ses connaissances. Hagard, comme h√©b√©t√© sans qu'on en p√Ľt deviner le motif, l'homme nous supplia de ne pas poursuivre notre route: "Arthur, nu vass' n√© pu lon; c'est comme en quatwasse, les Allemands touw√® to'l monde !". (Arthur, ne continue pas, c‚Äôest comme en 1914, les Allemands tuent tout le monde !). Peut-√™tre mon p√®re revit-il en pens√©e, un bref instant, les dramatiques √©v√©nements relat√©s au d√©but du pr√©sent r√©cit; il n'en laissa toutefois rien para√ģtre, et l'on continua, par le Thier du Grand Hu et la chauss√©e de W√©gimont, vers Soumagne. Le temps demeurait obstin√©ment beau, et l'air √©tait encore chaud en d√©but de soir√©e, tandis que nous montions la route du "Bois Lev√™que", vers Xhendelesse. A l'entr√©e de ce dernier village, comme la soif se faisait sentir, mon p√®re sugg√©ra une br√®ve halte au "Caf√© Brouwers", o√Ļ j‚Äôavalai, quant √† moi, un verre d'eau gazeuse additionn√©e de menthe. Le canon tonnait toujours, au loin. Qu'√©tait-ce ?

Les deux poussettes se remirent √† cahoter sur la route in√©gale et poussi√©reuse. Cours-√†-Xhendelesse, Stockis, Grand-Rechain. Comme abandonn√©, ce village √©tait silencieux et d√©sert. Le soir tombait. Quand on sortit du dernier virage, √† hauteur de la ferme Depairon, l'image de l'occupation ennemie nous apparut comme une authentique r√©alit√©: une patrouille gravissait lentement la rue de Grand-Rechain. On croisa, avec un peu d'inqui√©tude, ces soldats vert-de-gris, casqu√©s, impassibles, arme √† la bretelle, dont les lourdes bottes noires martelaient sinistrement le sol, en cadence. Il √©tait environ 20 heures 30. Comme Grand-Rechain, notre village semblait, lui aussi, d√©sert√© par toute sa population, mais d√®s que nous arriv√Ęmes sur le trottoir de notre maison, notre voisin (et tailleur) Jacques DELHASE accourut au-devant de nous. "Venez chez nous, dit-il, vous ne sauriez pas rentrer dans votre maison; les Allemands s'y sont introduits et ont tout pill√©. L'Administration communale a ferm√© et scell√© les portes en attendant votre retour...!" . Une vieille dame demeurant en face, Mlle FRAIPONT, vint alors nous raconter la frayeur qui s'√©tait empar√©e du quartier lorsque, ayant rep√©r√© d√®s leur arriv√©e, les quelques bouteilles d'alcool que mon p√®re avait malencontreusement laiss√©es en vitrine (c√īt√© rue Bonvoisin), des soldats ennemis avaient forc√© notre porte...pour ressortir peu apr√®s, ivres et mena√ßants! Dans l'imm√©diat, c'√©tait, pour nous, l'impossibilit√© de rentrer avant le lendemain. Force fut donc d'accepter l'invitation d'h√©bergement chez Monsieur et Madame DELHASE, qui nous inform√®rent que le fort de Battice tenait toujours... On commen√ßait d'ailleurs √† s'en douter, attendu que la canonnade ne cessait pratiquement pas. Le campement s'organisa donc chez DELHASE; comme lit, il m'√©chut (au rez-de-chauss√©e) une table ronde, bien s√Ľr trop courte, d'o√Ļ je me levai tout ankylos√©, d√®s que je le pus, le l7 mai l94O. Sur requ√™te de mon p√®re, le garde champ√™tre DEROUAUX vint remettre √† notre disposition, notre maison quitt√©e juste une semaine plus t√īt. Quelle semaine !

Alors on fit l'inventaire. Haricots, riz, sucre, savon, que ma mère avait prudemment stockés, avaient disparu. Aussi, cela va de soi, le stock commercial de vins, liqueurs, alcools, tabacs, cigares, et cigarettes. Les Huns avaient aussi emporté une dizaine de livres qui s'ennuyaient dans la mansarde: des oeuvres de Schiller, de Goethe, et de Lessing, imprimées en gothique (brrrr !), que ma mère détenait depuis son séjour en Allemagne, avant l9l4. Le poste récepteur de radio ne fonctionnait plus; manifestement, il avait été intentionnellement branché en 110 volts sur le secteur 220, pour être mis hors d'usage. Enfin, le dessus du meuble appelé "dressoir" nous parut bizarre. Sa petite étagère avait, en effet, été délestée de son ornement: 4 fois 5 cartouches de guerre sur languette-chargeur, que ma mère avait reçues de son frère Henri, après l'autre guerre. Belles et longues cartouches allemandes qu'elle astiquait soigneusement au "Sidol" presque chaque semaine (travail que j'assumais parfois). Cartouches assurément reparties pour l'Allemagne devenue "le Grand Reich"...

Le village √©tait bourr√© de troupes et de mat√©riel. L'√©cole demeurant ferm√©e, j'avais le loisir de d√©ambuler partout et d'observer. Les Allemands "puaient" le cuir de leur √©quipement, une odeur que conserve, si j'ose dire, ma m√©moire. Ils √©taient tr√®s corrects, aimables presque; plus tard, j'apprendrais qu'ils avaient re√ßu la consigne de faire du charme avec les populations: pour commencer. Ils occupaient, notamment, le "Garage du Perron" juste en face de nos fen√™tres d'o√Ļ on les apercevait d√©coupant d'√©normes quartiers de viande sur une grande et massive table dispos√©e tout au-devant. Une "cuisine roulante" post√©e au coin de la chauss√©e de Battice et de la place Xhov√©mont, exhalait un fumet de bonne soupe. Tout ceci n'avait sans doute pas √©chapp√© √† la vigilance de notre chat. Le lendemain m√™me de notre rentr√©e, on devait le trouver dans notre vieille remise, √©tendu sur sa couchette habituelle, les yeux vitreux, d√©j√† presque sans vie. Une horrible plaie couvrait largement son dos dont le beau pelage noir-roux-blanc √©tait macul√© de sang. On supposa qu'ayant tent√© de chaparder un bout de viande, Minet avait √©t√© fusill√© par le boucher B...., boucher deux fois, histoire de se faire la main. Notre pauvre chat ne tarda pas √† expirer, et mon p√®re se mit en devoir de d√©paver un demi-m√®tre carr√© de notre petite cour (on n'avait rien d'autre), pour l'enterrer.

Papa avait rouvert son salon de coiffure, o√Ļ des soldats allemands se press√®rent aussit√īt; ils avaient soin de toujours placer leur chaise contre les portes d'acc√®s au salon, s√Ľrement pour √©viter quelque surprise mortelle... Un silence g√™nant accompagnait le travail de mon p√®re, parfois rompu par une initiative linguistique de l'une ou l'autre des parties: un ou deux mots d'allemand approximatif, un ou deux mots de fran√ßais boiteux. La situation s'am√©liorait si ma m√®re entrait en sc√®ne avec des phrases compl√®tes, parfaites, jaillies du souvenir de ses jeunes ann√©es. Alors les soldats ennemis "bavaient" d'√©tonnement admiratif √† l'√©vocation de son s√©jour dor√© "in Oberschlesien" et √† Berlin o√Ļ elle avait vu le "Kronprinz", etc. Eux parlaient de cette "sale guerre voulue par les capitalistes anglais" !

Mais ces palabres n'√©taient, pour ma m√®re, qu'un astucieux pr√©ambule √† une question importante: "Qu'allait-il advenir du fort de Battice, et quand ?" Lorsque les soldats apprirent ainsi que le fianc√© de ma soeur y √©tait, ils prirent un plaisir sadique √† r√©p√©ter sans cesse: "Battice, alles kaput, 5OO Toten !". Ma soeur recommen√ßait tout aussit√īt √† pleurer.

Entretemps, le fort de Battice continuait √† remplir vaillamment sa mission, en collaboration avec son abri cuirass√© d'observation, le MM3O5, situ√© √† Manaihant. De temps √† autre, un d√©tachement allemand avec tout son arsenal fon√ßait vers le Nord, sur la chauss√©e de Battice (o√Ļ je m'interdisais encore de m'aventurer, f√Ľt-ce jusqu'√† hauteur du ch√Ęteau d'eau); cela tirait, cr√©pitait, puis, le d√©tachement - ou ce qu'il en restait - d√©valait en hurlant et en jurant, jusqu'au centre du village. Trois cadavres en uniforme gris furent mis en bi√®re √† 2O m√®tres de chez nous et imm√©diatement port√©s au cimeti√®re, o√Ļ ils demeur√®rent inhum√©s quelque temps, avant de rejoindre ce cher Grand Reich qu'ils auraient mieux fait de ne jamais quitter. Un autre, officier probablement, fit aussi les frais de l'une de ces op√©rations contre "mon" fort. Celui-l√† reposa quelques heures parmi ses fr√®res d'armes qui occupaient une grosse maison bourgeoise sise juste √† l'angle de la place Xhov√©mont et de la rue Laurent-Beno√ģt Dewez: la maison d'une vieille dame riche, et en fuite elle aussi, la dame Bastin.

Flairant quelque chose d'exceptionnel, je grimpai à temps dans mon poste d'observation (une fenêtre de la mansarde) pour voir sortir un cercueil enveloppé du drapeau allemand noir-blanc-rouge, garde d’honneur et sonnerie de clairon.

L'artillerie de Battice et d'ailleurs continuait de tonner, parfois de fa√ßon inqui√©tante. D√®s notre rentr√©e en notre maison, on avait pris l'habitude de coucher tous dans le salon de coiffure, par terre sur des matelas que l'on reportait √† l'√©tage chaque matin: je ne sais dans quelle illusion de s√©curit√©, puisque, alors que la cave vo√Ľt√©e n'inspirait d√©j√† pas confiance (5 cms d'eau recouvraient en permanence son vieux dallage branlant), coucher au rez-de-chauss√©e ne pouvait que nous valoir plus s√Ľrement la mort par √©crasement !

La tension nerveuse, l'angoisse, ne cess√®rent de cro√ģtre tout au long de ces quelques jours s√©parant le l6 mai du 22.
La nuit du 2l au 22 mai nous sembla √©trangement calme, et pour cause: au matin du 22, de source allemande vraisemblablement, on apprit que le fort de Battice s'√©tait rendu √† 6 heures, apr√®s une nuit de r√©flexion accord√©e √† son commandant, suite aux √©v√©nements du 2l... Les Allemands manifestaient leur joie en criant:"Alles kaput, Battice !" Pour s√Ľr, les armes s'√©taient tues, mais que s'√©tait-il pass√©, le 2l mai, pour justifier la capitulation du fort? Le saura-t-on jamais avec certitude ?
La premi√®re version (d'ailleurs devenue officielle depuis lors) fut qu'un aviateur allemand particuli√®rement dou√© avait envoy√© une torpille de l8OO kgs en plein dans le sas d'entr√©e du B√Ętiment I, d√©vastant tout l'int√©rieur de celui-ci avec l'appoint des charges de dynamite y entrepos√©es; plus tard, on imputerait la chose √† un Flamand vendu √† l'ennemi. Quoi qu'il en soit, une vingtaine de soldats belges y avaient laiss√© la vie, et, √† Petit-Rechain, c'√©tait l'affolement, la consternation. Dans l'excitation de leur succ√®s, les B..... √©taient constamment en mouvement, en direction et en provenance de Battice. De nombreux civils mont√®rent aux nouvelles, apparemment sans objections de l'ennemi. Mon p√®re s'y rendit aussi, en compagnie de ma sŇďur. Quant √† moi, j'eus beau pleurer et grogner, on me refusa de pouvoir √™tre du voyage parce que j'√©tais susceptible "de voir des choses horribles ne convenant pas aux enfants". Le Destin me r√©servait, h√©las, de voir des choses autrement atroces, de loin plus injustes encore: la d√©sint√©gration progressive de mon enfant par la dystrophie musculaire, sa mort lente, son martyre de quinze ann√©es...

Papa et Berthe n'avaient pu s'approcher de la garnison de Battice, captive, mais au moins avaient-ils pu apprendre qu'Andr√© √©tait vivant et indemne. Pour ma part, je n'avais quand m√™me pas tout perdu, car, ma curiosit√© permanente me retenant √† l'ext√©rieur, je vis arriver de Battice une grande voiture automobile noire, roulant lentement. Le v√©hicule vint se ranger √† la bordure du trottoir, au carrefour de la rue de Battice et de la rue Bonvoisin; quelqu'un en descendit, s'√©loigna vers l'extr√©mit√© de cette rue, puis revint presqu'aussit√īt accompagn√© d'une personne de l'endroit, Madame BEBRONNE, qui sanglotait √©perdument... D'instinct, je me rapprochai de la voiture dont on avait ouvert une porti√®re arri√®re afin que la pauvre femme p√Ľt voir (ce que j'aper√ßus moi-m√™me un court instant): sur le si√®ge arri√®re de l'auto, un cadavre sangl√© dans une couverture √©tait √©tendu; quelque peu √©cart√©e, la couverture d√©couvrit un visage noirci, fig√© par la mort, celui de Franz BEBRONNE; victime de la trag√©die du B√Ętiment I du fort, foudroy√© √† son poste de combat, derri√®re l'un des canons que l'on peut encore voir aujourd'hui, braqu√©s sur la route Battice-Aubel. Des parents perdaient leur grand fils (fr√®re de mon petit camarade Georges); un ravissant petit gar√ßon tout blond (qui venait √† peine d'effectuer ses premiers pas...) perdait son papa, qui serait pour lui toujours une fiction, jamais vraiment un souvenir...

Dans les jours qui suivirent, notre région ayant cessé d'être dans la zone des combats, j'enfourchai mon vélo et me rendis discrètement à Battice. Les routes étaient défoncées par les bombardements. Des balles, des éclats de bombes et d'obus jonchaient le sol par centaines. D'abord sans attirer l'attention de quiconque, je m'approchai des ruines de ce qui avait été la caserne de surface.

Ce baraquement incendi√© √† l'aube du lO mai l94O avait naturellement br√Ľl√© jusqu'au ras du sol; mais un escalier menait dans ses caves b√©tonn√©es, rest√©es intactes. J'y descendis prudemment. Le bourdonnement insolent de quelques grosses mouches m'accueillit. Sur une lourde table en bois, une bouteille de lait ouverte et un morceau de viande. D√©cu par mon inspection, je remontai et tombai "pile" sur l'entr√©e du toboggan qui s'ouvrait, en effet, dans la caserne, pour permettre, en cas d'urgence, l'occupation rapide du fort. Avait-il servi, dans cette nuit historique du 9 au lO mai ?




Le toboggan marqué de la lettre Y




Vue plus récente du toboggan



Quatre ou cinq cartouches de guerre, que j'empochai aussit√īt, gisaient sur sa pente o√Ļ, apr√®s un parcours d'une dizaine de m√®tres, une √©norme porte d'acier emp√™chait toute progression et...r√©duisait √† n√©ant mes r√™ves de d√©couvertes et d'aventures. Une nouvelle fois revenu √† l'air libre - encore et toujours inond√© de soleil - j'observai au loin les coupoles du fort, sur lesquelles quelques soldats allemands, enti√®rement nus, bronzaient ostensiblement leur peau avant d'aller (je l'esp√©rais), la faire trouer quelque part...

Quelques coups de sifflet stridents me ramenèrent alors brutalement aux tristes réalités de l'époque: sans délai, je battis en retraite et roulai allègrement vers Petit-Rechain.




Source bibliographique via internet :
http://www.bestofverviers.be/les-gens/histoires-vecues/117-ma-campagne-de-mai-1940-de-julien-herman-.html
Sources Iconographiques :
http://www.bestofverviers.be/les-gens/histoires-vecues/117-ma-campagne-de-mai-1940-de-julien-herman-.html
http://users.skynet.be/jchoet/fort/gallebat.htm
 
 
Note: 5
(2 notes)
Ecrit par: prosper, Le: 03/10/16


Scroll
Scroll