Emile Godaux est né à Namur, le 2 septembre 1911. Liégeois d'adoption depuis 1919, il habite successivement à Bressoux, Ougrée puis Alleur. Incorporé au 1er de Ligne à la Chartreuse, en 1934, immédiatement après ses études, il participe à la campagne des 18 jours au 29e de Ligne. Fait prisonnier au combat sur la dérivation de la Lys, le 27 mai 1940, il est envoyé, dans des conditions pénibles, au Stalag XVII B à Krems sur le Danube puis dans un Arbeitskommando, chez les Sudètes, à Hohenfurt (actuellement Vyssi Brod, en Tchécoslovaquie). Il rentrera en Belgique le 18 mai 1945

Emile Godaux en captivité
LA MOBILISATION
Faut-il parler de la première mobilisation, de celle qui eut lieu en octobre 1938, en raison de la menace d'Hitler sur les Sudètes ? Elle ne dura que huit à dix jours.
Après nous avoir rassemblés sur les hauteurs de la Citadelle de Liège, on nous conduisit dans nos cantonnements provisoires.
Mon régiment était le 25ème de Ligne, dédoublement du 1er de Ligne caserné jadis à la Chartreuse. On nous logea dans une école de la rue du Laveu où je dormis dans une classe, couché sur l'estrade. Puis ce fut le départ vers Beaufays où je passai les nuits dans une villa, sur le versant de la colline bordant l'Ourthe, aux environs de Sainval. Pour tout lit, on ne m'accorda qu'un transatlantique de plage.
Mais nous restions accrochés à la radio et suivions la conférence des quatre grands de l'époque : Hitler, Mussolini, Chamberlin et Daladier, conférence qui se déroula tout d'abord à Bad Godesberg, au Petersberg, endroit que j'eus maintes fois l'occasion de visiter quand je fus désigné après la guerre pour enseigner à l'athénée Royal de Rôsrath, près de Cologne, pendant vingtquatre ans, puis ensuite à Munich où l'on tomba d'accord pour dépecer la Tchécoslovaquie.
C'est avec un cri de joie que nous apprîmes le résultat heureux de ces discussions, persuadés que la guerre était écartée pour longtemps.
Et ce fut le défilé, à Beaufays, devant les enfants des écoles agitant des drapelets, comme si nous avions remporté la victoire.
On nous ramena à l'école communale de la rue du Laveu où après quelques jours nous fûmes démobilisés.
Une anecdote mérite d'être mentionnée. Lors de l'appel du dimanche soir, un jour avant notre mobilisation, beaucoup d'hommes manquaient à l'appel dans cette école. Et l'adjudant de service de demander aux sergents : « Allez à Liège et ramenez-moi tous les manquants ! » C'était justement la foire !
La seconde mobilisation fut évidemment ’’la vraie’’ !
Depuis plusieurs mois, l'Allemagne avait rompu les accords sur la Tchécoslovaquie et occupé ce pays. Elle menaçait Dantzig et la Pologne. Le pacte germano-soviétique fut signé, à la stupeur générale, fin août 1939, au moment où Liège vivait en pleine euphorie en raison de la très belle exposition internationale de l'eau.
Je me trouvais, à cette époque, en vacances à la Panne, Hôtel Excelsior, comptant y rester une dizaine de jours.
Hélas ! le 25 août fut déclenchée la phase A de la mobilisation. Cela ne me concernait pas encore mais je m'attendais à être rappelé d'un jour à l'autre. Et le lundi 28 août 1939, des affiches annonçant la phase B, je dus regagner Liège. Déjà à Bruxelles-Nord, la gare était remplie de militaires. L'atmosphère annonçait un danger de guerre.
Rentré chez moi, j'appris par ma voisine que l'on était venu, aux petites heures, m'apporter mon « ordre de rejoindre ».
Je dus me rendre à la gendarmerie de Grivegnée pour le récupérer et, tard dans la soirée, je pris le tram pour Ans où se trouvait mon unité. Chaque fois que je passe devant cette petite place qui fait face à la Grand-Place appelée « Ferdinand Nicolay », je revois mon arrivée au « Cercle Saint-Martin » où je logeai, vu l'heure tardive, sur les sacs entassés dans ce que l'on appelle à l'armée « le magasin ». Les trains passant constamment derrière ce bâtiment me faisaient regretter la mer et les vacances.
Et c'est sur cette petite place qu'on nous rassembla plusieurs fois ; comme sergent, je dus « jouer à l'habilleuse » ainsi que me le proposait un sous-officier de carrière.
Je retrouvai ‘’mes’’ soldats du temps de mon service militaire et nous faisions partie du 29ème de Ligne.
Après deux jours, nous quittâmes cet endroit où ma mère et ma sœur étaient venues me voir, pleines d'espoir, persuadées que tout cela n'était que temporaire.
Nous ne descendîmes pas la côte d'Ans où j'avais été impressionné par un militaire portant le drapeau du 29ème de Ligne devant l'endroit où est situé actuellement le bassin de natation, mais c'est par une série de petits chemins qu'on atteignit Seraing.
Notre unité s'installa tout d'abord à l'école communale de la Troque, école aujourd'hui désaffectée. C'est là que nous apprîmes, le dimanche 3 septembre, l'entrée en guerre de l'Angleterre puis de la France. J'errai comme une âme en peine dans les rues désertes. Le lendemain, notre commandant, un réserviste assez âgé, nous adressa quelques mots dans la cour de l'école, nous faisant espérer que notre pays resterait neutre comme en 1870.
La rentrée des classes devant s'effectuer le 11 septembre, notre compagnie libéra les lieux et s'installa à Val Saint-Lambert. Une maison vide fut réquisitionnée pour le bureau et le magasin ; les soldats furent logés à la ‘’maison du peuple’’, face à la gare.. Ce quartier qui était en 1940 une ruche bourdonnante, et qui continua à l'être plusieurs années après la guerre, est maintenant un endroit impersonnel, sans intimité mais il est loin d'être un désert: une magnifique route le traverse.
Signe des temps! Beaucoup de demeures ont dû être sacrifiées pour améliorer la circulation routière.
La population accueillit avec grand cœur tous les militaires qui vécurent le plus long moment de leur mobilisation dans cet endroit où beaucoup de gens leur donnèrent asile, adoucissant ainsi l'éloignement subi par ces soldats ayant quitté leur famille.
La plupart étaient néerlandophones puisque l'on avait groupé en un seul régiment les bataillons des unités bilingues. Et à cette époque, l'on ne connaissait pas encore nos difficultés linguistiques. On ne faisait aucune distinction entre les uns et les autres pour que tous se sentent comme chez eux.
Pour ma part, je trouvai une chambre avec petit déjeuner chez de braves gens, aux environs de notre cantonnement.
Et les travaux défensifs commencèrent. Creusement de tranchées du côté Nord de la rue Basse-Marihaye, près d'un terril et donc au-dessus du Val Saint-Lambert.
C'est là que l'alerte du 11 novembre 1939 nous surprit. Il fallait creuser et le lieutenant Huque m'arrêta, ou plutôt me demanda de faire arrêter les travaux lorsque nous atteignîmes la rue. « Une cartouche de dynamite, dit-il, ferait sauter le morceau restant, en cas de nécessité ».
Ce fut donc une première alerte, puis après environ deux mois de travail devant ce que l'on appelait les éléments C (Cointet), sortes de grandes barrières formant ceinture entre les forts de Liège, on nous déplaça pour aller creuser de nouvelles tranchées, en plein bois, dans le domaine de Billancourt, tout en gardant nos quartiers aux environs de la gare du Val Saint-Lambert.
On fêta la Noël dans la salle de la ‘’maison du peuple’’ et l'on me demanda même de jouer du piano au cours du banquet.
Des congés de cinq jours avaient été établis et on pouvait les scinder; c'est ce que je fis. Je regagnai ma famille à Robermont certains soirs et le dimanche avec une permission de minuit ou en me mettant en civil.
La deuxième alerte, le 15 janvier 1940, causée par l'atterrissage forcé d'un avion allemand à Mechelen-sur-Meuse, nous obligea à rester sur le terrain, dans le froid, jour et nuit. On nous apportait du vin chaud sucré et notre « pique-nique » se déroula pendant longtemps dans des wagons du vicinal se rendant à Clavier, ceux-ci étant chauffés par un vieux poêle à boulets. Heureusement nous ne passâmes que deux nuits à la belle étoile, dans la neige.
Des bruits couraient au sujet d'un départ en train vers Ostende pour une période de repos. Mais ils furent démentis et le 11 février, nous quittâmes Val Saint-Lambert à pied pour nous rendre à Hermalle-sous-Argenteau, près de Visé. La troupe s'établit dans les salles des fêtes «Au Cheval blanc »et au «Cercle catholique».
Je trouvai une chambre au rez-de-chaussée de la rue principale d'Hermalle-sous-Argenteau, un vrai salon donnant sur celle-ci avec un lit et... un piano. La maison appartenait à un adjudant. Lors de mes soirées, je me perfectionnais en néerlandais car je faisais partie d'une unité flamande et puis, avant d'être mobilisé, je donnais cinq heures de cours de cette langue dans un collège de Liège.
Quel fut le rôle de la troupe en cet endroit ? Dresser un réseau de fils de fer barbelés tout le long de la Meuse ! Je fus aussi planton au téléphone parfois, ce qui me permit, comme je l'avais déjà fait dans le bureau au Val Saint-Lambert, de lire des revues pédagogiques et aussi de nombreux romans.
C'est là que nous vîmes arriver le printemps et qu'on nous fit les piqûres antitétaniques et anti typhiques.
Déjà à Val Saint-Lambert, on avait fait un appel aux candidats pour aller en France, au D.R.I. (Division de réserve d'infanterie). Mais ce fut mon ami, un instituteur de Bruxelles qui fut choisi. Sans doute le commandant de ma compagnie avait-il cru que je désirais rester près de ma famille. Mon camarade ne participa pas à la campagne des dix-huit jours et ne fut pas prisonnier.
Notre régiment ne resta que six semaines à Hermalle-sous-Argenteau puis partit pour Flémalle. Ici la vie fut plus pénible car nous devions garder deux ponts, celui du Val Saint-Lambert et celui d'Ivoz-Ramet. On était constamment de garde ou de semaine. La troupe logeait dans la salle des fêtes des « Tubes de la Meuse » et j'obtins une chambre chez de braves gens qui tenaient un magasin de vélos. C'est à ce moment que je débutai l'étude de l'anglais et lorsque j'étais de garde aux ponts, n'ayant pas l'autorisation de dormir, je passais toute la nuit à me donner des cours de cette langue.
L'usine avait mis à la disposition des sous-officiers une salle pour le mess. C'est à Flémalle que nous suivions la résistance de la Finlande et que nous apprîmes l'invasion du Danemark et de la Norvège. Cette fois, on sentait que notre tour viendrait, mais on ne voulait pas y croire.
A l'occasion des différentes alertes, je devais, armé d'un pistolet G.P., contrôler l'identité des gens qui traversaient les deux ponts et établir une fiche pour les étrangers.
C'est dans ce fameux « Blockhaus » qui gardait le pont d'Ivoz-Ramet que j'appris, un dimanche où j'étais de garde, que nous partions le mardi pour une période de camp à Beverloo. Descendant de garde le lundi à 13 heures, j'eus tout juste le temps de retourner chez moi à Robermont pour dire au revoir à ma mère et à ma sœur et prendre quelques objets.
Et ce fut le départ, à pied, la nuit du mardi au mercredi. On devait atteindre le camp en trois jours. Comme beaucoup n'étaient plus habitués à la marche, le nombre des éclopés augmentait et l'on dut réquisitionner les fameux trams à vapeur du Limbourg.
Mais je tins bon et j'arrivai sans encombre à Leopoldsburg. Et les exercices d'une période de camp recommencèrent. Les sous-officiers avaient des chambres à deux lits, assez confortables avec bassin pour se laver. C'était le printemps et la bruyère commençait à fleurir mais le sable était toujours là et l'on sait si c'est désagréable de marcher constamment dans un sol sablonneux.
Comme j'étais un des rares à avoir « tenu le coup » pour la marche, on me proposa de partir le premier en permission. Je refusai car le 12 mai, dimanche de la Pentecôte, je devais assister à une communion solennelle à Sainte-Foy, à Liège. Je le regrettai plus tard puisque les Allemands ayant attaqué le 10 mai, je ne pus revoir ma famille avant cinq longues années. De plus, je n'avais presque pas d'argent et, pendant la campagne des dix-huit jours, pour manger, il fallait payer.
Le 9 mai au soir, après l'exercice, nous vîmes un avis affiché au tableau de la compagnie: « Le Roi allait assister à une démonstration de tir réel le 10 mai après-midi et nous devions, comme spectateurs, porter la capote avec ceinturon et être casqués ». Une journée reposante se profilait à l'horizon. Cela promettait d'être intéressant. Le soir, dans notre chambre, nous apprîmes que les permissions de cinq jours étaient rétablies alors que nous ne pouvions bénéficier que de deux depuis la dernière alerte. Rien n'était encore officiel mais le bruit causé par cette bonne nouvelle m'empêchait de dormir; je me demandais si j'allais scinder mon congé.
Soudain vers trois heures, le clairon se mit à sonner l'alerte. Dans cette circonstance, il fallait s'équiper comme pour partir au combat. C'est ce que nous fîmes en espérant qu'il s'agissait, comme d'habitude, d'un simple exercice.
Nous dûmes abandonner les bâtiments du camp de Beverloo et attendre au-dehors. Déjà l'on signalait que la frontière hollandaise était violée et que les Pays-Bas étaient bombardés.
Vers cinq heures apparurent dans le ciel encore sombre, une multitude de points lumineux : c'était l'aviation allemande. Le départ fut donné et l'on quitta le camp. La guerre commençait.
LA CAMPAGNE DES DIX-HUIT JOURS.
On espérait encore que ces avions qui survolaient en masse notre pays allaient simplement attaquer l'Angleterre. Mais de multiples bruits couraient : la gare de Jemelle aurait été bombardée et l'aérodrome de Schaffen aurait été fort endommagé.
C'est au pas, précédés par une clique de clairons, que nous quittâmes Leopoldsburg et nous éprouvâmes une grande satisfaction en franchissant un pont du canal Albert qui n'avait pas encore sauté.
A la première halte horaire, des avions nous survolèrent et nous nous abritâmes dans des caves. Avant de repartir, nous reçûmes quelques fleurs que des jeunes filles arrachaient dans leur jardin.
Le baptême du feu survint quelques instants après. Un avion volant bas fonça sur nous, tira quelques rafales et nous eûmes tout juste le temps de nous coucher à côté de la route, dans un petit bois de sapins. C'est là que je perdis mon masque à gaz qui ne fut jamais remplacé.
Il faut signaler qu'au départ du camp de Beverloo et d'ailleurs pendant toute une partie de la campagne, nous étions chargés comme des mulets ! Outre notre fusil, notre baïonnette, notre pelle ou notre pince coupe-fil, notre masque à gaz, notre besace, nous portions sur le dos un sac rempli de linge et supportant une couverture, une toile de tente et une paire de gros souliers. Les bretelles de ce sac nous sciaient littéralement les épaules et l'on se demande, encore de nos jours, comment on peut faire la guerre dans de telles conditions. De plus nous étions fort vêtus : casque, gros pull-over et capote épaisse.
Quand on songe que les Allemands étaient transportés par camions et ne portaient qu'un simple uniforme, qu'ils pouvaient facilement exécuter tous les mouvements comme manipuler un fusil ou un lance-grenades, on se demande pourquoi l'on n'avait pas pris exemple sur eux puisque la campagne de Pologne avait pu fournir certains renseignements.
Nous dirigeant vers l'Ouest, nous arrivâmes en fin d'après-midi à Testelt près d'Averbode où, harassés, nous pûmes nous coucher dans une grange, faisant un grand trou dans la paille pour nous réchauffer et connaître naître un repos bien mérité après une longue journée de marche et une nuit d'insomnie.
Hélas! Tout cela fut de courte durée et, au milieu de la nuit, ce fut le rassemblement pour un nouveau départ. Dans la campagne calme et silencieuse on se serait cru en temps de paix si, de temps à autre, le ronronnement d'un avion allemand ne nous avait ramenés à la réalité. Ce dernier lançait des fusées éclairantes et le paysage s'illuminait comme en plein jour.
Nous atteignîmes Begijnendijk où nous pûmes nous reposer toute la journée. La population vaquait normalement à ses occupations, bien qu'on signalât, dans un café, que la gare d'Aarschot avait été bombardée. De temps à autre, un avion ennemi rasait littéralement les toits des maisons, se limitant à une action de reconnaissance.
Et à la tombée du jour, on partit cette fois en direction de Wavre Notre-Dame, près de Putte. Là se trouvait la ligne KW, deuxième élément de défense du pays, avec des éléments Cointet, ces barrières bien connues que les Allemands détruisaient au chalumeau. On appelait ces positions des « tranchées préparées ... à l'avance » et il n'y avait que des petits trous de cinquante centimètres de profondeur.
Nous étions le 12 mai, fête de la Pentecôte et un radieux soleil nous inondait de ses rayons bienfaisants.
C'était le printemps dans toute sa splendeur et parfois l'on croyait rêver. Et c'est là que ceux qui avaient eu le bonheur de connaître une dernière permission nous rejoignirent. On leur distribua un fusil mais ils durent faire tout le restant de la campagne en tenue de sortie et en bonnet de police.
Je ne puis me rappeler combien de fois, en tant que sergent chef d'un groupe de combat, il me fallut établir la liste des objets manquants pour chaque homme. Et jamais l'on ne donna suite à cet inventaire. On nous avait signalé aussi que le camp de Beverloo ayant été bombardé, on avait dû jeter dans le canal Albert les sacs bleus contenant nos objets personnels.
Nous restâmes quelques jours à Wavre Notre-Dame et, derrière les tranchées que les soldats s'activaient à creuser le plus profondément possible, se dressait une maison récemment abandonnée mais entièrement meublée et qui nous offrait un abri temporaire pour nous restaurer et nous procurer les soins de toilette. Parfois le propriétaire venait converser avec nous. Pour la nourriture, il fallait se contenter du pain et du beurre que les bonnes sœurs du couvent situé derrière nos positions voulaient bien nous faire .parvenir.
A Wavre Notre-Dame se livra notre première bataille. Le lundi 13 mai fut calme et permit à nos hommes de consolider nos positions. Mais le lendemain déjà, les Allemands approchaient et un général venu en inspection cria : « Je veux voir les hommes avec le fusil et non avec une pelle ».
De toutes parts on tirait et l'on ne voyait rien. Notre chef de peloton nous déclara, qu'étant monté au sommet de la tour de l'église, il avait aperçu les Allemands.
Sur notre aile gauche apparut un char allemand qui dut se retirer sous le tir des soldats du 14° de Ligne. Et sur le parapet de notre tranchée, on entendait siffler les balles. Notre premier sergent devait se baisser pour venir nous trouver afin de nous communiquer les ordres. Ceux-ci étaient rares et ne nous donnaient aucun renseignement sur les événements. Il s'agissait souvent du fameux inventaire sur la situation en linge et en vêtements. Mais un soir, un ordre nous enjoignit de nous laver les pieds et de graisser nos chaussures, ce qui nous fit comprendre qu'une nouvelle retraite se préparait. Le front était à nouveau percé.
Et en effet, le mercredi 15 mai, en pleine nuit, pendant que le tir faisait rage dont celui d'une pièce d'artillerie placée derrière nous, l'adjoint au chef de peloton me donna l'ordre suivant « Nous sommes encerclés et il faut nous retirer, aussi, en partant, tes derniers hommes doivent tirer ! »
Un remue-ménage se produisit dans la tranchée parce que deux soldats qui s'étaient endormis nous coupaient la retraite et nous empêchaient de suivre l'adjoint au chef de peloton. Que faire ? J'étais seul avec cinq ou six hommes et il me fallait prendre mes responsabilités. Nous nous réfugiâmes dans la maison dont j'ai parlé plus haut, croyant trouver un bon abri dans la cave.
« Mais nous allons être faits prisonniers, me dis-je, il faut sortir d'ici ! »
Heureusement, je possédais une boussole, et, quelques jours auparavant, j'avais repéré la direction de Malines, ville la plus proche où devait se trouver l'état-major de division. Je pris la tête de mon petit groupe et nous traversâmes des prairies, sautant au-dessus des barrières. Ici un incident se produisit. Marchant en file indienne, tous se fiaient à moi et soudain dans l'obscurité, je vis une forme bouger ! Je m'arrêtai brusquement et me retournai, blessant le soldat qui me précédait, avec le bord de mon casque. Il s'agissait tout simplement d'une paisible vache qui avait quitté le pré.
Poursuivant notre retraite à travers champs et prairies nous entendîmes enfin le bruit du charroi de l'arrière-garde de notre régiment. Nous étions sauvés !
Et la retraite continua. J'ai appris récemment par mon chef de peloton rencontré lors d'une réunion d'anciens élèves, que des autos-mitrailleuses françaises nous avaient relevés et que cette unité avait été décimée par un intense bombardement.
La traversée de Malines, déserte, se fit sans encombre et nous arrivâmes à Kappelle-op-den-Bos puis à Ramsdonk où nous fûmes surpris par un bombardement au moment où un colonel voulait que nous nous alimentions à une cuisine roulante. Il exigeait même que nous franchissions la zone bombardée, au pas de gymnastique, comme on le faisait en 14-18. Mais personne ne mangea et, conduits par un lieutenant de l'active que j'avais eu comme chef au début de la mobilisation, nous contournâmes l'endroit dangereux. « Sauvons notre peau » nous déclarait-il.
J'avais perdu ma compagnie et nous n'étions plus qu'une poignée d'hommes marchant dans une colonne d'artillerie. Fatigué, je m'assis sur un caisson, derrière un canon tiré par des chevaux et, si mes jambes se reposaient, tout mon corps était secoué tellement la route était mauvaise.
Je repris rapidement la marche et, avec mes soldats, nous circulions la nuit et une partie de la matinée pour nous reposer parfois dans une prairie, le long d'une haie ou dans un bois. Mais nous ne parvenions jamais à dormir. Déjà à Wavre Notre-Dame, on nous avait dit d'abandonner les objets lourds et surtout notre havresac.
Nous parcourûmes ainsi la distance qui nous séparait de Malines à Gand en évitant les agglomérations et nous arrivâmes dans les environs de cette dernière ville où, après avoir franchi le pont du canal de Gand à Terneuzen, notre compagnie fut reconstituée.
Il faut signaler que pendant cette marche à travers une grande partie de la Belgique, nous ne fûmes jamais survolés par d'autres avions que des avions allemands. Pendant la campagne, je ne vis aucune fois un avion anglais ou français. Notre défense terrestre s'acharnait à tirer sur les avions ennemis sans les atteindre et une fois, en marchant en colonne l'un derrière l'autre, à la distance réglementaire de trois mètres cinquante, un fragment d'obus de cette défense contre avions vint tomber près de moi, à un mètre de mon dos. Je me retournai et ne vis plus rien tellement ce fragment était profondément enfoui dans le sol. J'avais été miraculeusement épargné.
Vers le 20 mai, notre régiment se déploya en défensive, derrière le canal de Gand à Terneuzen, entre Evergem et Terdonck. Nous faisions face à un talus où se dressaient les grands réservoirs à essence de la société Saint-Clair.
Et là, nous devions rester plusieurs jours. Les soldats se mirent à creuser des tranchées et à les recouvrir de tôles pour se protéger. Précaution et protection illusoires ! Nous étions placés à côté d'une ferme où, de temps à autre, nous pouvions obtenir deux œufs sur le plat pour cinq francs. C'était un léger baume sur nos plaies morales car ces retraites continuelles et cette perspective d'avoir bientôt à nous battre n'étaient pas du tout réjouissante. On ne savait pas grand-chose des événements. Nos gradés nous répétaient que l'on allait bientôt capituler ; après cinq jours la Hollande avait déposé les armes et les Allemands venaient d'atteindre Abbeville ; bref nous étions cernés. D'ailleurs des avions ennemis lancèrent des tracts où une petite carte montrait la situation avec un avis disant que nos chefs allaient s'enfuir par avion.
Une seule fois nous parvint un communiqué signalant que les Français avaient lancé à Gand une contre-attaque « qui n'avait pas été sans succès » et que notre artillerie bombardait Terdonck.
En cet endroit, on attendit quelques jours. Une patrouille de volontaires traversa le canal puis vint faire son rapport : « elle n'avait rien remarqué ».
Vers le 23 mai, nos positions furent bombardées par l'artillerie ennemie et plusieurs de ses obus percèrent les réservoirs à essence, ce qui affola nos camarades de première ligne qui, pris de panique, reculèrent. On les obligea à retourner sur leurs positions.
Pour la première fois, la pluie se mit à tomber et les fumées des réservoirs retombant sur nos visages, les noircirent complètement.
Le front fut percé une fois de plus et l'on nous proposa une contre-attaque. Pendant la distribution des munitions, le lieutenant Huque, mon premier chef de peloton à la mobilisation, me dit : « Godaux, cette fois c'est pour de bon! » Il devait être tué le 28 mai en se défendant courageusement avec plusieurs officiers de notre bataillon. Il fallait avancer dans les buissons, en direction de Terdonck et l'on dut même reculer car nos petits canons de 4,7 tiraient trop court et nous étions en danger.
Après être restés cachés dans la nature, nous reçûmes l'ordre de repli. On repartit en direction de Zomergem. J'ai toujours conservé cette image représentant la campagne autour de Terdonck et quand, prisonnier cette fois, je repassai en ce lieu, les réservoirs fumaient toujours ; le long du canal, des tombes avaient été creusées avec comme seul ornement un casque reposant sur une baïonnette. C'étaient des tombes belges. On voyait dans chaque casque le trou creusé par la balle ennemie.
La traversée de Zomergem se fit sans encombre et le 25 mai nous étions aux environs d'Ursel. A la tombée du jour, le régiment se mit en route vers cette localité. Soudain un sifflement caractéristique se fit entendre; d'un bond, nous sautâmes dans le fossé au bord de la route. Quelques obus tombèrent à côté de celle-ci; il y eut des blessés et, paraît-il, quelques tués. J'étais tellement nerveux que je serrais de mes mains les bottes du médecin terré devant moi.
Puis l'on repartit et il nous sembla que, des fenêtres d'une maison, on lançait des signaux lumineux. On s'arrêta dans un bois, aux environs d'Oostwinkel.
C'est en cet endroit que se passa la journée du dimanche 26 mai. La nature était si belle et, couchés parmi les floraisons printanières, nous avions par moments l'impression que la guerre avait cessé. Mais des avions allemands nous survolaient de temps à autre et nos canons de 4,7, ne les atteignaient jamais. Un avion belge, volant bas, apparut au-dessus de nos têtes et tous les soldats se mirent à applaudir car c'était le premier que l'on voyait. Sans doute allait-il effectuer quelque reconnaissance ? Nous avions appris que dès le premier jour de la guerre notre potentiel aérien avait été détruit au sol. Et ici, on ne comprend pas ! On avait pourtant disposé de beaucoup de temps pour se préparer à une attaque éventuelle.
Dans un coin du bois, telle une étagère de bibliothèque, la réserve de grenades semblait attendre une utilisation qui ne vint jamais. Peut-être avait-on peur des accidents, d'une maladresse probable ? Elles n'auraient servi qu'en cas d'offensive mais les nombreuses retraites, les bruits de capitulation en raison de l'encerclement de nos forces avaient certainement détruit le moral de toute l'armée.
A nos côtés, une batterie d'artillerie faisait un vacarme épouvantable et, à l'état-major de bataillon, on avait dû placer des bandelettes de papier aux fenêtres ouvertes. Cet état-major se tenait dans une petite maison abandonnée où il fallait aller se ravitailler. Il faut rendre hommage à notre colonel qui venait en side-car jusqu'à la ligne de front et nous ordonnait de nous éparpiller.
La solde ne fut pas payée; le sous-officier payeur à qui on la demanda répondit qu'il n'avait que de gros billets. Imprévoyance !
Dans l'après-midi du dimanche 26, un avis parvint à notre commandant de compagnie: « Tout mouvement de troupe devait être arrêté ».
Et la nuit se passa dans le bois. Pendant que nous étions couchés ou assis sur des feuilles humides, dans des conditions telles qu'il était impossible de se reposer, notre artillerie se mit à tirer sans relâche.
A l'aube, l'ordre de s'ébranler arriva. La classique préparation d'artillerie nous avait convaincus que la grande contre-attaque se préparait. On avançait lentement en file indienne et soudain un tireur isolé entra en action. « Continuez, ordonna notre commandant, il tire à pouf ! »
Parvenus à quelques centaines de mètres de la lisière, notre surprise fut grande. De part et d'autre de la route, des fusils étaient abandonnés. Un blessé nous demanda s'il y avait un médecin parmi nous. Une compagnie entière s'était rendue
« On va bientôt voir les Allemands » me dit un collègue. Et c'était vrai. Nous étions à peine arrivés à l'orée du bois que nous aperçûmes des cyclistes ennemis qui s'avançaient paisiblement vers nous. Ils étaient à une distance de cinq cents mètres environ.
C'est alors qu'un soldat du groupe voisin (je commandais le premier groupe), pris de panique, se mit à tirer en l'air, ce qui eut pour effet d'arrêter les Allemands qui se couchèrent puis se mirent à courir en diagonale pour atteindre le bois et nous attaquer sur le flanc. Notre armée possédait des petits chars T 13 conduits par deux hommes dont un officier. Ce dernier, commandant l'unique char qui nous protégeait demanda à être flanqué de deux groupes de combat.
Et ici se produisit une grave erreur. L'adjoint au chef de peloton nous donna l'ordre de sortir du bois et de nous déployer dans un champ labouré, sans le moindre couvert, sans la moindre fosse. Quelle cible !
Ce fut pour moi un moment d'intense émotion. L'ennemi caché derrière les buissons, à deux cents mètres de nos lignes, commença à tirer sur nous. Il ne nous restait qu'une chose à faire : nous terrer le plus possible. Je grattai le sol avec mes ongles; les balles sifflaient autour de ma tête et l'une d'elles ricocha sur l'extrémité de mon soulier. Puis les Allemands lancèrent des grenades avec leurs « Minnenwerfer », engins que nous ne possédions pas. Il faut reconnaître qu'on nous jetait dans la bataille sans nous avoir donné le moindre renseignement et aussi avec des groupes de combat incomplets, certains dépourvus de l'arme principale: le fusil mitrailleur. Notre petit char T 13 reçut un obus de plein fouet et recula dans la forêt. Un avion ennemi nous survolait sans cesse et nous étions bien seuls. Personne ne s'occupait de nous alors que nous aurions dû être soutenus. Plusieurs de mes hommes qui avaient osé lever la tête pour tirer ou voir ce qui se passait furent tués et parmi ceux-ci mon caporal fusilier. Un de mes soldats atteint d'une balle dans le bras réussit à revenir en arrière pendant qu'un camarade le couvrait par son tir. Croyait-on que nous allions arrêter le colosse allemand avec une poignée d'hommes ?
Après trois quarts d'heure de cette situation tragique, deux de mes soldats agitèrent un mouchoir blanc, se levèrent avec difficulté, tenant les bras en l'air et me disant que plusieurs de nos voisins ne bougeaient plus. Je fus le dernier à me redresser et, devant nous, un sous-officier ennemi braquait son révolver en nous ordonnant de courir derrière lui. Affolés, nous lui obéîmes.
Arrivés dans les lignes adverses, nous fûmes saisis par le grand déploiement de l'armée allemande. Que de combattants ! Et quel équipement pour se protéger ! Des feuilles sur les casques, des branchages autour du corps et fort peu de bagages.
J'avais été sauvé de la mort cette fois tout comme je l'avais été près du canal Albert, ainsi qu'à Ursel, et comme je devais l'être plus tard en captivité lorsque, chargeant un wagon de gros arbres, un gigantesque treuil allait s'abattre sur moi si l'on n'avait pas crié mon nom de même lorsqu'un ami et moi nous faillîmes mettre le feu à une réserve de bois de la menuiserie, avec nos cigarettes. Dans ce dernier cas, c'eût été la peine capitale pour cause de sabotage.
Un caporal allemand nous fouilla, conduisit notre groupe de cinq ou six vers l'arrière en nous disant : « Regardez ma carte ! Nous occupons presque tout votre pays. »
Devant une infirmerie de campagne, un commandant belge, assis sur une chaise, la tête entourée d'un énorme pansement tout ensanglanté, délirait. Dans un fossé gisait un soldat belge, mort.
La guerre m'apparut alors dans toute son horreur, dans toute sa réalité ! Il me semblait avoir vécu un cauchemar mais il fallait imputer cela à la fatigue, aux longues nuits d'insomnie.
Lorsque le caporal allemand (Gefreiter) chargé d'amener les prisonniers vers l'arrière nous prit en mains, il nous déclara : « Vous êtes en train de couvrir la retraite des Anglais à Dunkerque ». Je lui rétorquai que je n'en savais rien et que, comme soldat, je me bornais à exécuter les ordres.
J'appris plus tard que cette affirmation était exacte et que le contingent anglais avait pu ainsi être sauvé pour continuer la lutte qui allait mener les armées alliées à la victoire, mais quatre ans après seulement!.
Récit d’Emile Godaux
Source :
https://www.maisondusouvenir.be/emile_godaux.php










