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Mai 1940
Deux témoignages de soldats belges de leur campagne des 18 jours en mai 1940
15e Artillerie (3e Corps d'Armée).
Le 10 mai 1940, nous étions stationnés à Grivegnée, près de Liège. Bien que nous entendions des grondements sur le canal Albert, le calme régna dans notre secteur toute la journée. Ce n'est que vers le soir que nous avons reçu l'ordre d'atteler les chevaux. J'étais chef de convoi .(Artilleur) et nous avons dû aider à déplacer notre obusier de 155 mm de sa position. Ce fut une tâche ardue, car la machine était restée immobile pendant presque toute la mobilisation. J'ai toujours trouvé étrange que nous, les artilleurs, ayons dû rendre nos fusils quelques jours avant le débarquement, avec la promesse de recevoir des revolvers. C'était censé être plus pratique. J'ignore qui a donné l'ordre, ni s'il y a eu manœuvre déloyale, mais le résultat fut que nous nous sommes retrouvés sans armes personnelles pour nous défendre le 10 mai. Quoi qu'il en soit, tôt le matin du 11 mai, notre batterie est partie et, vers 4 heures du matin, nous avons traversé la Meuse à Liège. Personne ne nous a dit où nous allions. Une fois la traversée terminée, plusieurs avions allemands sont apparus au-dessus de nous. Nous avons immédiatement mis pied à terre, mais miraculeusement, les Allemands nous ont laissés tranquilles. Peut-être parce que nous ne nous dirigions pas vers le front. À Bierset, sur la rive gauche de la Meuse, nous nous sommes cachés dans un bois et avons laissé nos canons le long de la route. De temps à autre, nos mitrailleuses tiraient quelques coups, mais sans résultat. Vers 17 heures, nous quittâmes nos abris et venions à peine de rejoindre la route lorsqu'une vingtaine de Stukas ouvrirent le feu sur nous. J'eus alors l'impression que les Allemands connaissaient tous nos mouvements à l'avance (le médecin du régiment, soit dit en passant, était un germanophone originaire des Cantons-de-l'Est). Dès lors, ce fut chacun pour soi. Pris de panique, nous nous enfuîmes, abandonnant chevaux et armes. Je passai la nuit chez un fermier à Bierset avec quelques autres soldats. Le lendemain, nous trouvâmes des vélos, probablement ceux des Chasseurs des Ardennes, et nous reprîmes notre route. Nous pédalâmes à travers les files de réfugiés en direction de Huy. Les réfugiés ne nous appréciaient guère, craignant que nous n'attirions l'attention des avions. Passant par Huy et Namur, nous arrivâmes à Charleroi. Les habitants nous accueillirent avec une grande hostilité. On ne nous a même pas donné un verre d'eau, et on nous disait : « Si vous avez soif, allez boire au canal Albert. » C'était le troisième ou le quatrième jour de la guerre, et nous avons décidé de prendre la route pour les Flandres. Après près de 100 km, nous sommes arrivés à Lichtervelde, où la gendarmerie a tamponné nos passeports pour éviter d'être punis comme déserteurs. Avec des soldats de différentes unités, nous avons été entassés dans des camions et envoyés au front. Le voyage fut bref, car cinq kilomètres plus loin, des avions allemands ont ouvert le feu sur notre convoi. Une fois de plus, il a fallu sauver ce qui pouvait l'être . J'ai ensuite erré pendant quelques jours jusqu'à ce que, peu après la capitulation, je sois fait prisonnier à Kortemark. C'était la première fois que je voyais un soldat allemand d'aussi près…
Jean Beunekens,
1er Grenadiers
J'étais lance-grenades au 1er régiment de grenadiers, stationné à Tessenderlo. Le 10 mai, à quatre heures du matin, l'alarme retentit, mais personne ne se doutait que les Allemands allaient envahir notre pays. Pour nous, ce n'était qu'un exercice de plus. Le mois précédent, nous avions souvent couru les deux kilomètres séparant notre caserne de Huist de nos positions le long du canal Albert. De ce fait, un tiers de notre régiment n'avait pas ses armes ce matin-là. Vers six heures, des chasseurs allemands apparurent au-dessus de nos positions, bientôt suivis de trois bombardiers (nous les avons d'abord pris pour des Belges ou des Français !). Heureusement, ils ne nous attaquèrent pas. Nous aurions été une cible de choix, car la plupart des soldats avaient quitté leurs positions et suivaient les avions à découvert. À une vingtaine de mètres de moi, un soldat de la compagnie francophone se mit soudain à tirer avec sa mitrailleuse antiaérienne. C'était un certain Jacquemeyns, un boxeur assez connu à l'époque. Un des bombardiers prit feu et s'écrasa quelques secondes plus tard. Les chasseurs nous attaquèrent alors et nous nous dispersâmes. Rien de bien important ne se passa ce jour-là. Nous apprîmes cependant que notre 2e régiment de grenadiers était sous un feu nourri aux alentours d'Ében-Émael et avait déjà subi de lourdes pertes. Puis, le 11 mai, l'ordre arriva d'abandonner nos positions et de nous replier vers l'ouest. Et ce, alors qu'aucun coup de feu n'avait quasiment été tiré ! Tous les soldats étaient lourdement chargés. Je devais aussi porter la partie de ma compagnie qui servait de lance-grenades. Il disparut à un moment donné (je ne me souviens plus exactement quand) et je ne l'ai jamais revu. Ainsi, pendant toute la campagne, je portai 25 kg : sac à dos, revolver, pelle, lance-grenades et munitions. À Lierre, la compagnie s'arrêta et nous dumes immédiatement commencer à creuser des tranchées . Nous n'y restâmes pas longtemps… jour après jour, nous battions en retraite. Et à chaque fois, le même scénario : s'arrêter, creuser, puis avancer tandis que les Allemands nous pilonnaient de loin avec leur artillerie. C'était épuisant. Vers le 16, nous sommes arrivés à Zelzate, sur le canal de Gand à Terneuzen. De là, nous avons tiré sur l'avant-garde allemande qui commençait à pénétrer en Flandre zélandaise. Ce fut la première et unique fois que j'ai utilisé mon DBT.
Nous avons ensuite continué notre route vers Maldegem. La faim nous tenaillait. Pendant des jours, nous n'avons pas aperçu de cantine. Nous vivions de ce que nous donnaient les réfugiés, allant parfois chercher quelques poulets dans une ferme. J'avais aussi pris l'habitude de relâcher les animaux dans chaque ferme abandonnée ; j'avais travaillé dans une ferme pendant des années. Par exemple, à Maldegem, j'ai « libéré » un taureau, mais l'animal venait à peine de sortir de son étable qu'un soldat affamé l'a abattu et a partagé le butin avec ses camarades. À Adegem, non loin de là, nous étions de nouveau sous un feu nourri d'artillerie. Des rumeurs circulaient aussi selon lesquelles il n'y avait aucun Allemand sur place, mais qu'un sergent belge, un certain De Gendt, avait donné l'ordre d'ouvrir le feu après avoir été surpris par des vaches égarées. Pris de panique, ils auraient alors tiré à tout va. À ce moment-là, ma compagnie était en réserve, je ne sais donc pas quelle part de vérité cela revêt. Mais il est certain que plusieurs garçons sont morts cette nuit-là. Le 26 mai, notre régiment arriva à Rumbeke, un hameau de Roulers, où nous prîmes position autour du château. Nous y fûmes bombardés sans relâche pendant deux jours, et des dizaines d'hommes furent tués. Le jour de la reddition, nous recevîmes l'ordre de nous positionner au sud de Roulers. Nous continuâmes le combat jusqu'à 7 ou 8 heures du matin, quelques heures seulement après la capitulation officielle. C'est durant ce court laps de temps que la plupart des grenadiers furent tués. J'ai moi-même vu trois hommes tomber à mes côtés. On nous dit ensuite que nous devions couvrir la retraite d'une unité anglaise et le redéploiement des 3e et 5e régiments d'infanterie. Bien que cette dernière mission fût, bien sûr, totalement inutile. Vers 8 heures du matin, nous fûmes faits prisonniers, et c'est seulement alors que nous apprîmes la reddition de l'armée ! Après une marche épuisante, nous fûmes embarqués dans des wagons à Courtrai, en direction de l'Allemagne. Cependant, la gare fut bombardée par un avion anglais, ce qui endommagea les voies ferrées et rendit le voyage impossible. Escortés par quelques Allemands, nous avons continué à pied. J'ai tenté de m'échapper du convoi à plusieurs reprises, mais j'ai été arrêté à chaque fois. Finalement, j'y suis parvenu et j'ai trouvé refuge dans une ferme à Audenarde. Là, on m'a donné des vêtements civils. C'est ainsi que j'ai rejoint Bruxelles en passant par Ninove, où vivaient mes parents.
Source :
https://www.dbnl.org/tekst/vos_066belg01_01/vos_066belg01_01_0005.php










