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Par Bauwens




Le canal de Schipdonk , officiellement appelé , Dérivation de la Lys .
Le canal de Schipdonk traverse la province de Flandre orientale et l [Suite...]

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Rss Samoyède 1 - Freddy Veldekens
De tous les pays occupés à l’Ouest, en 1940, la Belgique fut le seul à pratiquer la politique de la terre brulée en matière radiophonique. Et pourtant, dès les premiers jours de la Libération, les Belges retrouvèrent la voix de leur radio grâce à des émetteurs en phonie construits sous le manteau. Cette extraordinaire entreprise clandestine, unique en son genre pour tous les pays occupés par les troupes de l’Axe, ce fut la MISSION SAMOYEDE.
Au départ, LA MISSION SAMOYEDE était considérée comme une mission de l’impossible !
C’était mésestimer la farouche détermination d’une poignée de Belges.


Le 15 mai 1940, à 1000 km de Sumatra.
En ce mois de mai 1940, face à l'océan Indien, un Bruxellois de 25 ans, Freddy Veldekens, conduit une plantation de 1000 hectares située à 1000 kilomètres de Médan, chef-lieu de la province nord de l'île de Sumatra. Trois cents travailleurs sont sous sa responsabilité. La population de la pointe nord de l'île est issue d'un peuple courageux et guerrier, en perpétuelle révolte contre les Hollandais. Ses tribus ont toujours contrôlé les détroits situés entre la presqu'île malaise et Sumatra. En 1940, le territoire un peu apaisé vient de passer sous régime civil.
Le 15 mai, à 18h Freddy Veldekens ouvre, dans le bureau de son directeur, un télégramme adressé à son nom et ainsi rédigé:«Les miliciens belges jusque et y compris ceux de la classe L sont rappelés ». Télégramme bien énigmatique, en vérité, pour le Bruxellois dont le livret militaire ne fait aucune allusion à la classe L. Deux autres Belges, occupés dans la même exploitation, partagent la perplexité de Freddy Veldekens pour avoir reçu chacun un télégramme identique. Les trois hommes se concertent. Stimulés par les récits de la guerre 14-18 dont leur jeunesse a été nourrie, ils décident, de partir sur-le-champ. A 19 h. ils prennent le verre de l'amitié et peut-être le verre d'adieu que leur offre leur directeur. A 20 h. Freddy Veldekens réunit ses chefs d'équipes pour leur dire: «Je pars pour la guerre. Il, ne m'est pas possible de prendre tous mes effets et objets. Ce qui reste ici est pour vous. Adieu.» A 22 h. les trois hommes quittent les plantations dans une nuit épaisse, à bord d'un véhicule de leur entreprise. Médan se trouve au bout d'une course folle de 1000 kilomètres parcourus à vive allure sous de fréquents orages et des pluies torrentielles. A plusieurs reprises la route doit être débarrassée d'arbres déracinés par la tempête. Mais à l'issue d'un voyage hallucinant de près de 24 heures, ils atteignent enfin, la nuit suivante, le siège général de l'exploitation à Médan. Couverts de sueur et de boue, dégoulinants de pluie, ils sont introduits, presque de force, au milieu d'une brillante réception organisée par l'épouse belge d'un Hollandais, confortablement installé dans l'île. On boit le champagne en l'honneur des Belges et Hollandais en partance pour la guerre. Ils sont une vingtaine au total, hommes et femmes, venus d'autres horizons de l'île. Ils sont trois à sabler le champagne en godasses.
Comme en 1914, les «petits Belges» partent pour la guerre. L'aventure ne porte plus, pour eux, le nom de l'Indonésie mais peut-être, qui sait, celui de l'Yser ou de Verdun ou de la Somme ou de la Marne. Le 18 mai, sur le quai d'embarquement, les drapeaux claquent superbement et, tandis qu'une fanfare entonne la Brabançonne et le Wilhelmus, nos «héros» sont fleuris par de charmantes ou maternelles Hollandaises. Le bateau lève l'ancre à destination de Singapour où, miracle des temps, la direction d'une firme sœur et ses planteurs les attendent: grande réception, drapeaux, tickets pour les ... taxis-girls, de ravissantes, d'inoubliables Chinoises et Malaises. Le ticket représente le prix de la danse. La «consommation» est offerte. On ne pouvait être plus honnête à Singapour!
Après deux journées de repos, entrecoupées d'interviews recueillies par les journalistes de la région, un paquebot français, le «Félix Roussel» en partance pour Marseille, embarque, sous les vivats, ceux qui sont déjà devenus des héros aux yeux des résidents.
Colombo, capitale de l'île de Ceylan, au sud de l'Inde, est atteinte vers 3 h. d'une après-midi ensoleillée. Les passagers descendent en ville, le bateau ne levant pas l'ancre avant huit heures du soir.
Vers 7h.30, au moment du réembarquement, un homme barre la passerelle. C'est le plus élégant consul de Belgique que l'on puisse imaginer: un Anglais.

Faites du caoutchouc et pas la guerre
Il est là, cérémonieux dans son costume bleu à lignes blanches, un camélia à la boutonnière. Le type parfait du gentleman, un peu compassé mais efficace. Il interdit l'accès du bateau aux «mobilisés» belges, n'autorisant le passage qu'à trois officiers de réserve. Aux autres il déclare: «Il est plus important de faire du caoutchouc que faire la guerre. Retournez d'où vous venez. Vos valises sont sur le quai, j'ai réservé des chambres à l'hôtel. Gentlemen, je vous y accompagne.» Et le bateau reprend la mer sans nos héros.


Freddy Veldekens après la guerre

Laissons parler Freddy Veldekens:
«Dans notre groupe, c'était la révolution. Fallait-il tenter de partir quand même pour la Belgique? Fallait-il retourner à la plantation conformément aux ordres? Les discussions furent passionnées. La sagesse des plus anciens et ... le manque d'argent nous contraignirent à obéir et à reprendre un grand paquebot italien faisant route pour Hong-Kong. L'Italie n'était pas encore entrée en guerre. C'est sur le bateau que nous avons appris la capitulation belge, le 28 mai. A Singapour nous avons retrouvé les mêmes journalistes qu'à l'aller. Jugez de leur stupéfaction: «Tiens, les petits Belges reviennent déjà ». Nous ne savions plus très bien comment expliquer notre situation. Honteux, confus, nous sommes repartis pour Mé¬dan. Nous avons refait les 1000 km qui séparaient le chef lieu de la province de notre plantation.
A destination, mes chefs d'équipes déjà avertis par les «nouvelles portées par le vent» avaient remis en place tout ce que je leur avais laissé. Il ne manquait pas un bouton. Nous avons repris notre travail et, à quelque temps de là, nous avons reçu la note du voyage. Nous avons dû la régler. Nous n'avons jamais été remboursés. Quant aux trois officiers de réserve, ils sont arrivés au Caire où ils ont trouvé refuge chez un Belge nommé Jacobs et surnommé Pacha. C'était un homme d'affairé, aisé et généreux.
La Belgique ayant capitulé, les trois officiers ont pris la route du Congo tantôt à pied, tantôt en voiture, tantôt à dos de chameau. Dans la colonie on leur a laissé entendre qu'ils n'avaient rien à y faire. Sans un sou, ils redescendirent vers l'Afrique du Sud, d'où ils communiquèrent leur état total de dénuement à la firme qui les occupait. Celle-ci mit fin à leur cauchemar en les rapatriant. Fin mars 1941, les quatre plus jeunes éléments belges de la société furent rappelés par le Gouvernement Pierlot de Londres. J'étais du nombre. Nous avons quitté Sumatra le premier avril à bord du «Blitar », un cargo hollandais de 8000 tonnes. Le voyage nous a pris deux mois et dix jours, via Cape Town et le Sierra Leone.
C'était un bon bateau. Quelques mois plus tard, il a coulé corps et biens. Qui veut la fin veut les moyens.»


Vous avez dit sergent?
Freddy Veldekens débarque à Liverpool le 10 juin 1941. Il croit connaître la guerre, la belle, la bonne, la grande, au travers de ses lectures d'adolescent. L'Angleterre lui apparaît comme la rampe de lancement parfaite vers son pays occupé. Mais, sans être envahie, l'Angleterre n'est pas le rêve qu'il avait imaginé. A peine son groupe a-t-il touché le sol de la fière Albion, qu'il est très poliment encadré par un détachement spécial de la Sécurité. Police dès le débarquement, po¬lice dans le train de Londres, bouclage à double tour et aimables interrogatoires huit jours durant, au cœur même de la ville. Le contre-espionnage anglais connaît son métier. C'est à juste titre qu'il veut filtrer les étrangers débarquant de tous les coins du monde dans l'île. Il le fait avec charme mais très sérieusement, sous le couvert de la fameuse «Patriotic School ». Une lessive très efficace même si les enzymes ne sont pas encore de mode. Parfaitement lessivé, essoré, amidonné, Freddy Veldekens est envoyé dans les Midlands. Il avait fait son service militaire chez les Grenadiers en qualité de sous-officier.
On lui dira: «Sergent, ça ne compte pas chez nous. Vous serez simple soldat.» Au sein d'un escadron blindé en formation, il portera, dans les Forces Belges, le matricule 1587 et chez les blindés le 12. Tout simplement parce qu'il est respectivement le 1587ème et le 12e Belge à y entrer.
Les blindés sont sympathiques, c'est une formation de pointe très sélectionnée et dynamique, bien conduite par des officiers enthousiastes, mais il leur manque quelque chose, au goût de Freddy Veldekens. Ces monstres d'acier ne passeront pas la Manche avant le jour du débarquement. Et ce jour paraît encore si lointain ... Il ne tarde pas à solliciter son transfert dans la marine, mais en vain.
L'homme n'est toutefois pas décidé à baisser pavillon aussi rapidement. Il est jeune, dur, coriace, obstiné. A peine a-t-il fait son entrée dans les blindés des Midlands qu'il reçoit une lettre signée Madame Pierlot. La femme du «Premier» multipliait le nombre de ses filleuls de guerre.
Freddy Veldekens avait des membres de sa famille installés au Portugal. C'est par eux que l'épouse du Premier Ministre avait été informée de son arrivée dans les Midlands. Réflexion très naïve du turbulent plouc des blindés: « Puisque Madame Pierlot s'est donné la peine de m'écrire, j'irai frapper à la porte de son mari.» Il met sa résolution en pratique. Il est reçu par le Chef de Cabinet d'Hubert Pierlot, l'avocat liégeois Tschoffen, frère d'un ancien Ministre, dont l'opinion est sans équivoque: «Il y a trop peu de Belges à l'armée, vous devez y rester». Freddy Veldekens jure de n'avoir pas dit son dernier mot.
Il n'entend pas moisir dans l'armée, momentanément passive. Il veut faire la guerre tout de suite. Puisqu'on ne veut pas de lui dans la marine, il cherche autre chose. Pourquoi pas dans les services secrets? Mais comment? Par définition, les services secrets n'ont pas d'adresse connue. Mais il veut les contacter. A l'occasion d'une nouvelle permission à Londres, il consulte un guide des téléphones, relève l'adresse du «War Office» et s'en va frapper à la porte de ce Ministère anglais de la Guerre.
A l'huissier de garde il demande, dans sa candeur, à parler à quelqu'un de l'Intelligence Service.
Un peu interloqué, l'huis¬sier le fait attendre. Miracle! Il est reçu, s'explique, s'offre à être envoyé en Belgique et subit un interrogatoire courtois mais serré.
La réponse est décevante mais claire. C'est aux Belges qu'il faut s'adresser pour être admis. Il reçoit une adresse, fait les démarches mais sans résultat. Il n'y a pas assez de Belges. Il faut rester à l'armée.

Le ras-le-bol des Midlands.
A quelque temps de là, Henri Rolin est nommé sous-secrétaire d'Etat à la Défense Nationale, dans le Gouvernement Belge. A ce titre il décide de visiter l'escadron blindé des Midlands.
Alertés, les membres de cet escadron sont d'avis qu'il faut réserver, au distingué visiteur, une réception du type douche écossaise. Henri Rolin veut parler. Remous, protestations, slogan clamé en chœur: «Nous sommes enterrés vivants, nous en avons assez des Midlands».
Freddy Veldekens n'est pas le contestataire le moins turbulent. Il est même remarqué par Henri Rolin qui plus tard dira: «Je l'ai reconnu à ses dents». Effectivement, le sous-secrétaire d'Etat connaissait bien le père de Veldekens, bâtonnier du Barreau de cassation de Bruxelles, dont le fils avait hérité de certains traits de la physionomie. Henri Rolin réussit à calmer ses interlocuteurs et à convaincre plus ou moins les membres de l'escadron du rôle décisif qu'ils seront appelés à jouer un jour. Un jour encore lointain, pense Freddy Velde¬kens, qui met à profit une nouvelle permission pour aller frapper, à Londres toujours, à la porte d'Henri Rolin. Le sous-secrétaire d'Etat le reçoit. Il n'a pas oublié les Midlands mais il sait aussi que Freddy Veldekens, malgré sa couleur verte, entretient des relations très amicales avec des personnalités de couleur rouge, réfugiées en Angleterre, puisqu'elles ont plaidé, auprès de lui, la cause du matricule 12 de l'escadron des blindés. Henri Rolin n'ignore pas davantage que le turbulent jeune homme possède des aptitudes physiques au-dessus de la moyenne et qu'au surplus il pourrait avoir hérité de quelques qualités familiales.
Il fait d'abord mine de refuser sa demande de transfert mais Freddy réalise qu'il gagne du terrain. Il se montre de plus en plus convaincant et Henri Rolin décide enfin de l'orienter vers un organisme crée au sein même de l'Armée belge et que l'on appelait communément à Londres le «Deuxième Bureau.»
Il a triomphé mais il comprend vite qu'il n'a remporté qu'une première victoire. Il est sorti des blindés, il entre dans les services secrets. Mais lesquels? Que fait le «Deuxième Bureau» et qu'y a-t-il d'autre?
Il doit savoir. Il ne tarde pas à être informé de la présence, dans la capitale anglaise, d'un avocat ayant travaillé au cabinet de son père: le fils d'un ambassadeur belge à Madrid, le comte Henri de Romrée de Vichenet. Il va lui conter les aventures qu'il a vécues depuis son départ pour Sumatra, sans oublier les efforts entrepris en Angleterre, pour entrer le plus rapidement possible dans la guerre active.
Il reçoit cette fois le plus précieux des conseils: «Tu dois aller voir le commandant Georges Aronstein du département belge du P.W.E. (Political Warfare Executive). Tu y vas de ma part.»
Freddy Veldekens vient enfin de trouver le bon tuyau. Il se présente chez Aronstein avec, en supplément, une chaude recommandation d'un homme-clé du Deuxième Bureau, le remarquable Colonel Bernard.

La formation d'un parachutiste à Londres pendant la guerre
La Sûreté de l'Etat à Londres, administrée par Fernand Lepage, magistrat qui a rallié l'Angleterre, a dans ses attributions un certain nombre de services.
Elle collationne les renseignements en provenance de Bel¬gique, elle organise grâce à sa section dénommée «Escape», le rapatriement des aviateurs alliés tombés en territoires occupés et qui ont pu se soustraire aux recherches des Allemands; elle assume, toujours pour le secteur belge à Londres, la responsabilité du S.O.E. (Special Operations Executive) et celle du P.W.E. (Political Warfare Executive) dans lequel Freddy Veldekens fait son entrée et où Georges Aronstein est surnommé «Le Lion» tant sa combativité est débordante.
En compagnie de deux compatriotes, un syndicaliste borain (nom inconnu) et Jean Coyette
Freddy Veldekens va suivre, trois mois durant, des cours de combattant actif. Il apprend à manier des explosifs; il s'entraîne au tir au revolver; il reçoit des notions de cambriole et une certaine formation de propagandiste. Les cours se donnent tantôt dans des villas, tantôt dans des châteaux remarquablement bien isolés et bien protégés dans la campagne anglaise. Des cours en chambre à des exercices au sol on passe aux entraînements de parachutistes. Il faut réussir cinq sauts pour avoir le droit de porter les ailes sur les revers de l'uniforme. Quatre de ces sauts sont prévus en écolage et le cinquième, le plus dur, en opération. Entendez par là que le dernier entraînement consiste à sauter, de nuit dans la nature, muni de faux papiers, le service de contre-espionnage anglais se trouvant en état d'alerte. Le saut réussi, il faut rejoindre, par ses propres moyens, un endroit choisi, assez éloigné du lieu de contact avec le sol, en passant à travers les mailles serrées d'un filet bien tendu. Si Freddy Veldekens réussit son cinquième saut, il se fait par contre coincer par la meute lancée aux trousses des parachutistes. Cet échec ne va toutefois pas le priver de son brevet. Fin février 1943, son entraînement est parachevé au Political War¬fare Executive.

Le dernier repas anglais
Le 5 mars 1943, Freddy Veldekens reçoit une proposition de parachutage en Belgique. Enfin l'instant tant attendu est arrivé ou presque. L'enthousiasme du parachutiste ne connaît plus de borne mais la douche froide n'est pas loin. Elle tombe au moment même où l'intéressé apprend la nature de sa
mission. Il devra s'occuper de radio, de presse et de cinéma. Il devra notamment organiser, en Belgique, un réseau d'émetteurs clandestins.
Mais il ne connaît rien en radio. Il ignore tout des prémices de l'affaire. Il a à peine rencontré Paul Levy à Londres. On ne l'a pas davantage informé en détail de tout ce qui s'est dit, de tout ce qui s'est fait, de tout ce qui s'est tramé en Belgique entre Paul Levy, François Landrain, Frans Mertens et les autres ... Freddy Veldekens a le sentiment de devoir prendre la responsabilité d'une mission, importante sans doute, mais dont le terrain est vierge. Il ignore, tout comme Paul Levy, si les contacts sont encore vivants ou arrêtés. Freddy Veldekens confesse son incompétence totale en matière radiophonique. Qu'à cela ne tienne, on lui délègue le 8 mars un spécialiste de la B.B.C. qui, trois jours durant, le familiarise avec le grand mystère des ondes, les innombrables inconnues des voies hertziennes. Ces cours sont donnés de 8 h. du matin à 20 h.30 sans discontinuer. Une pause par jour seulement, celle du déjeuner qu'il prend en compagnie de son professeur. En trois fois 24 heures, le représentant de la B.B.C. fait le tour entier de la technique radiophonique, dans ses grandes lignes tout au moins.
Si Freddy Veldekens, grâce à la clarté des exposés, peut comprendre la matière, il lui est difficile de concentrer dans sa mémoire les données élémentaires d'une technique particulièrement aride.
Le 10 mars, cette formation accélérée est jugée satisfaisante. Il reçoit, avec son ordre de mission, une liste de noms de personnes qu'il doit contacter en Belgique. Il est informé du signe de reconnaissance que l'on connaît déjà: une pièce de 25 centimes. Une journée de congé lui est accordée le 11 mars et le 12 il est emmené quelque part en Angleterre où il retrouve ses deux amis belges de l'école du P.W.E. Les trois hommes passent ensemble la journée. Vers 18 h. on leur annonce qu'ils seront parachutés en Belgique dans le courant de la nuit. Une nuit de pleine lune. Ils prennent leur dernier repas anglais. Ils sont joyeux, en apparence, mais leurs nerfs sont à vif. Le pousse-café aidant, le repas s'achève dans une très bonne ambiance.

L'heure des adieux
Ils sont introduits dans une petite salle où ils reçoivent chacun un costume civil soigneusement contrôlé: absence de marque, poches vides. Les faux papiers sont emballés dans une enveloppe caoutchoutée. L'heure des adieux a sonné. Un appareil est prévu par homme. Freddy Veldekens, porteur d'une carte d'identité établie au nom de Vanden Brande (en Angleterre il porte le nom de Fielding) grimpe dans son quadrimoteur peint en noir. Une auxiliaire de la RA.F. lui tend un paquet de cigarettes. Elle l'observe attentivement car elle a perçu un léger frémissement. Va-t-il faiblir? Non, il retrouve son calme, son naturel. Il a même un sourire en jetant un dernier regard vers la terre anglaise. La porte de l'appareil se referme. Freddy Veldekens est seul avec le «dispatcher» chargé de l'aider, de l'assister au moment du grand saut et, dans l'immédiat, de lui remettre quelques sandwiches et un thermos de café brûlant. Avant de quitter la terre anglaise, Freddy Veldekens a une pensée pour un homme qui viendra le rejoindre en Belgique, à la prochaine pleine lune. Cet homme, Léon Bar, un Borain de Pâturages, lui a été présenté à Londres quinze jours auparavant. A cette occasion on lui a dit: « Il se prénomme Léon. Il sera parachuté en Belgique un mois après vous et deviendra votre radio. Vous devrez donc lui trouver un logement et des endroits gardés pour opérer dans les meilleures conditions de sécurité ». Entre les deux hommes, un lieu de rendez-vous a été convenu, rue Montagne de la Cour à Bruxelles. Dans un bon mois.
Mais le ronronnement des moteurs replonge Freddy Veldekens dans la réalité. L'appareil décolle, trouve son plafond de vol. Dans une bonne heure, au-dessus de la mer, le mitrailleur fera un essai de ses mitrailleuses de bord.
Freddy Veldekens a le sentiment d'être enfin engagé dans l'action. Il a une pensée pour ses deux autres compagnons qui volent aussi vers la Belgique dans des appareils particuliers. Il ne se doute pas qu'il sera le seul à faire le grand saut.
En effet, n'ayant pas repéré convenablement les lieux de parachutage les deux autres pilotes regagneront l'Angleterre mission non accomplie. Parachuté un mois plus tard son ami syndicaliste borain trouvera la mort, son parachute s'étant mis en torche.

La nuit du 12 au 13 mars 1943
Assis dans son coin, à côté du dispatcher, Freddy Veldekens contemple maintenant son parachute accroché au-dessus du «trou» qui s'ouvrira dans quelques heures pour le saut dans le noir. Empruntons au parachutiste le récit de son voyage et de son atterrissage, récit qu'il a lui-même rédigé à la libération.

«Le moteur ronronne, tout est normal. J'ai l'impression de faire un tour en autobus. On m'a averti que le voyage serait long et je m'assoupis dans mon coin. Je suis tendu mais calme. Ce qui est important c'est de conserver l'équilibre qui permet à un homme de rester maître de ses actes.
Je suis un peu surpris que ce grand avion entreprend le voyage rien que pour moi. L'équipage court des risques certains et son unique mission est de me parachuter sur ce carré de prairies belges que nous avons repéré sur la carte. Et j'admire ces hommes qui me conduisent ainsi avec simplicité. Ils semblent accomplir une tâche quotidienne. Ils reviendront tout à l'heure à leur point de départ et feront un rapport de routine: « Man parachuted on pinpoint. Nothing special to report».
Je mange un sandwich et bois quelques gorgées de café. Je m'efforce de vivre simplement le présent. Je m'assoupis de nouveau.
... Le dispatcher me secoue par l'épaule. Il est temps de se préparer. Dans un quart d'heure nous survolerons le bois qui nous sert de repère. Je me sens souple et léger malgré le poids de l'équipement. J'accroche mon parachute. Je vérifie soigneusement les attaches, car nous ne volons plus qu'à nonante mètres du sol. Le dispatcher me sourit et lève son pouce en signe d'encouragement. Je souris également. Il soulève la trappe et la nuit apparaît par le trou qui s'ouvre. Seule une très petite lumière brille encore dans l'avion. Il fait un joli clair de lune et je distingue le bois, les prés, un village endormi, une voie de chemin de fer. Le dispatcher me serre la main. A mon tour je lève le pouce pour le remercier. Je m'assieds sur le bord du trou et je regarde la nuit. Le froid me fait un peu frissonner.
... Tout a été très rapide. Le dispatcher a commandé «action station». Je l'ai regardé intensément. Il a baissé son bras brusquement en disant: «Go».
J'ai sauté dans le vent. Un choc, le parachute est ouvert. Ouf ...
J'aperçois l'avion qui s'éloigne et pendant une seconde je me sens terriblement seul, abandonné. Il
faisait bon et chaud, dans la carlingue. Mais la terre monte vers moi et je me concentre pour le rude contact avec le sol.
Je suis dans un pré, à deux mètres d'une clôture en barbelé. Mon cœur bat. Je me libère très vite du corselet qui me retient au parachute et je saisis mon revolver. Je suis aux aguets mais je n'entends battre que mon cœur. Il bat en faisant un bruit assourdissant pareil à celui d'une troupe en marche. J'aperçois des maisons à proximité de mon lieu de chute et un bois. Je préfère me diriger vers ce dernier. Je regarde ma montre, il est minuit trente ce samedi 13 mars 1943. J'ai été parachuté «blind» c'est-à-dire à l'aveugle. La résistance n'a pas été alertée. Pas de petites lampes au sol. Pas de comité de réception. Je n'ai qu'un point de repère, une ligne de chemin de fer. En plus de mon revolver, je possède un poignard. Précautions imposées dans l'éventualité d'une mauvaise rencontre. A l'aide d'une petite bêche j'enterre mon parachute et mes armes. Je .pense que si je ne suis pas capable de m'en tirer avec ma tête, dans les jours à venir, je n'aurai pas plus de chance avec un revolver. Cette précaution prise, je m'assoupis dans le bois car il n'est pas question de prendre la route pendant le couvre-feu.»


Freddy Veldekens arrive d'Extrême-Orient via l'Angleterre.
Il ne connaît rien d'un pays occupé. Il doit redoubler de prudence. Aux premières lueurs du jour, il se trouve confronté à un problème aussi stupide que difficile à résoudre. Il avait été à ce point occupé, avant son départ d'Angleterre, qu'il avait négligé de faire un inventaire détaillé de ses objets. Et il avait oublié son peigne! Il avait l'habitude de se plaquer les cheveux. Petit oubli idiot qui le força à démêler ses cheveux, avec la main et au petit bonheur la chance.
Un peu après 6 heures du matin il prend la route. Il croise un premier passant et lui dit en patois flamand «Goeien dag». Il n'obtient pas de réponse. Un peu plus loin il en rencontre un deuxième et il dit cette fois: «Bonjour», on lui répond «Bonjour». Il est tombé sur la frontière linguistique entre Hal et Enghien mais du côté francophone. Il arrive à Enghien où il emprunte le tram de Bruxelles. En cours de route il se souvient que ce tram passe au pays de sa mère, c'est-à-dire Sint-Kwintens-Lennik et celui de son père à Vlezenbeek. Il décide de descendre à Leerbeek, à mi-route entre Enghien et Bruxelles, de manière à éviter une région où il risque d'être identifié. Il emprunte un tram qui fait la navette entre Hal et Ninove d'où il gagne Bruxelles par une autre ligne. Dans la capitale il doit régler un premier problème: trouver immédiatement un logement. Il se souvient de son professeur de rhétorique, l'abbé Gaillet, devenu curé de la paroisse de Saint-Paul, à Woluwé. Il lui rend visite. Les deux hommes bavardent et le prêtre lui indique un café de la commune où des chambres sont à louer. Freddy n'avait pas caché, à son ancien maître, qu'il arrivait de Londres. L'ecclésiastique lui remet encore quelques timbres de ravitaillement, ce qui était précieux pour quelqu'un qui n'imaginait pas l'amplitude du marché noir. Son logement assuré, Freddy Velde¬kens gagne un restaurant, mange relativement bien contre remise de ses timbres. C'est bien la seule fois, pendant son séjour, qu'on lui réclamera des timbres de ravitaillement. Grâce à Dieu, il en avait reçu de son curé.
Il prend une nuit de repos, bien décidé à engager la mission sur le terrain dès le lendemain dimanche.

Un premier contact: François Landrain





Le dimanche 14 mars, Freddy Veldekens fait route vers Wezembeek-Oppem, le premier nom figurant sur la liste étant celui de François Landrain, domicilié au n° 14 bis de la rue de la Vigne. Mais à cette adresse les volets sont clos. Il est contraint de faire demi-tour sans se douter un instant que François Landrain a déménagé depuis le départ de Paul Levy. Il habite maintenant au n°4 de la même rue, une maison devant laquelle il sera passé deux fois, à l'aller et au retour. Ce n'était pas une mince affaire de faire la navette Woluwé-Wezembeek-Oppem en mars 1943. Une bonne matinée de perdue.
Il décida d'attendre la journée du lundi pour nouer son premier contact. On lui a dit à Londres:
«Si Landrain est absent de son domicile, tu le trouveras à son bureau à la firme de disques Fonior, chaussée d'Anvers, où il apparaît le lundi matin.» Freddy Veldekens dira: «Je devais remettre à François Landrain une pièce de 25 centimes. Il a immédiatement compris que j'étais le parachutiste annoncé. Il m'a introduit dans son bureau. Je lui ai exposé le problème radio qu'il devinait en partie. Il m'a immédiatement répondu: «Je suis votre homme»
Pour la deuxième fois, depuis le début de la guerre, François Landrain utilisait la même expression. Mais écoutons encore Freddy Veldekens:
«Cette rencontre fut extraordinaire. A ce moment précis, une grande amitié s'est nouée entre nous. Je conserverai à jamais le souvenir de cet homme qui m'a accordé sa confiance sans l'ombre d'une hésitation. C'est dans des moments pareils qu'on apprécie la valeur d'un homme. C'est le plus grand hommage que je puisse lui rendre. J'ai donc exposé à François Landrain la partie technique de la mission qui lui était dévolue sans en révéler les autres aspects.
A ce moment, j'ignorais que j'avais affaire au Directeur technique de Radio-Schaerbeek d'avant guerre. Et comme j'essayais d'obtenir certaines assurances quant à la réalisation pratique de cet aspect essentiel de la mission, cette réponse fusa « Ça c'est mon problème. Ce que je vais faire, je sais le faire. J'assume toute la responsabilité de l'entreprise.»
François Landrain avait un carac¬tère très indépendant. Je ne pouvais que lui faire confiance ».


L'aire radiophonique de François Landrain
Dans les jours qui suivent, Freddy Veldekens revoit à plusieurs reprises François Landrain. Ayant eu connaissance de ses compétences techniques, il n'est pas étonné de l'entendre raisonner de la sorte:
«La réalisation clandestine d'un émetteur appelé à couvrir l'ensemble du territoire au jour de la Libération n'est pas possible. Semblable entreprise nécessite des éléments techniques introuvables dont les lampes. Il faut concevoir une série d'émetteurs, un par province de préférence.»
Ce raisonnement de François Landrain part de l'idée que le pays ne sera pas libéré d'une traite.
Or il était évident que les Alliés comptaient beaucoup sur l'efficacité d'une information de la population et même d'une information militaire lors des combats en perspective. Dans un premier temps il n'est pas difficile aux deux hommes de pointer sur une carte de Belgi¬que les endroits où des émetteurs sont nécessaires:
Bruxelles, Liège, Mons, Anvers, Gand. Il reste à trouver les emplacements. François Landrain, de par sa fonction d'avant¬ guerre, a bien des idées à ce sujet.
En effet, il avait été en rapport avec les propriétaires des radios privées et avec des radios-amateurs ce qui allait lui faciliter la tâche, dans une certaine mesure. En l'espace de trois semaines n'avait-il pas recruté plusieurs techniciens bruxellois alors que Paul Levy n'avait pas encore pris le chemin difficile et très sinueux de Londres?
Mais François Landrain n'était pas seulement un homme discret, efficace, autoritaire et ingénieux.
Il s'interrogeait déjà sur les conditions de fonctionnement des émetteurs au moment de la libération. Une chose était de construire ces émetteurs à partir d'éléments pratiquement introuvables et une autre de leur assurer une alimentation électrique en cas de coupure de courant, de destruction des centrales électriques. Il fallait faire plus encore, c'est-à-dire assurer chaque émetteur d'une source électrique autonome.
A nos yeux d'aujourd'hui, l'entreprise n'apparaît pas seulement folle, insensée, mais impossible à réaliser!

A la librairie de Madeleine Vinck
Homme efficace et conscient de l'importance de sa mission, Freddy Veldekens se doit de prendre toutes les dispositions pratiques pour assurer, avec le logement du radiotélégraphiste Léon Bar, des endroits d'émissions. Il se rend rue Jean Stas et entre dans une librairie portant l'enseigne
«Bou¬quins 38 ». Il a reçu cette adresse à Londres et il sait qu'il trouvera à cet endroit une femme de toute confiance: Made¬leine Vinck.
Elle lui a été chaleureusement recommandée. Secondée par un officier de police de Forest nommé Jean Crèvecoeur et un agent venu de Londres pour une autre mission, Gaston Masereel, elle trouve le logement, des endroits d'émission et dissimule chez elle l'émetteur que Masereel lui confie. En outre elle recrute un certain nombre de vigiles susceptibles de prendre du service dès l'arrivée de Léon Bar.
L'idée tant de fois ruminée par Paul Levy, sur les routes de l'exode, à la prison de Saint-Gilles, à Breendonk et en Angle¬terre, trouve enfin sa concrétisation. En ce mois de mars 1943, les Autorités belges ont mesuré l'importance d'une information rapide des événements se déroulant en pays occupé. Pour Paul Levy le triomphe est total. Mais il n'en sait rien. Si les Autorités belges ont compris c'est parce que l'information est devenue pour elles d'une impérieuse nécessité.
En effet, depuis le 9 février 1943 une radio, la RNB (Radio Nationale Belge) émet de Londres en français et en néerlandais. Elle est placée sous la responsabilité du Gouvernement tout en subissant, tout naturellement, la censure militaire anglaise.
Cette station, concurrencée entre guillemets par les informations françaises de la B.B.C. travaillant sous la dénomination de Radio-Belgique, doit être alimentée en nouvelles en provenance de Belgique.
Elle n'a pas pour objet l'espionnage militaire. Les Anglais n'ont pas attendu la mise en service de la RNB pour truffer notre pays de sources de renseignements. Depuis longtemps déjà des radiotélégraphistes, parachutés sur notre sol avec des émetteurs transportables, sont en service. Ils travaillent en morse et à partir de codes intelligemment étudiés. Le remarquable ouvrage de l'historien militaire Henri Bernard « La Résistance 1940-1945» nous apprend que les radiotélégraphistes du renseignement militaire opèrent à partir de la Bel¬gique depuis 1941. La RNB doit avant tout mener la guerre psychologique en harcelant les collaborateurs, en cultivant le moral de la population. Et ainsi lorsqu'il sera parachuté le 13 avril, Léon Bar aura l'heureuse et encourageante surprise de trouver à Bruxelles un champ d'action minutieusement préparé. A son sujet, Freddy Veldekens, Madeleine Vinck et leurs amis pourront se dire; Mission accomplie.

La radiotélégraphie sous l'occupation
La mission de Léon Bar, qui va se terminer d'une manière très dramatique, jette un éclairage particulier sur les risques encourus par les radiotélégraphistes et ceux qui acceptaient de les héberger. Une émission ne devait jamais dépasser les dix minutes. Les ordres à cet égard étaient très stricts. En effet, les services allemands de radiogoniométrie étaient très actifs depuis 1941. Dans les grandes villes, le démarrage du système de détection était très rapide.
Pour contrer ce dépistage, le radiotélégraphiste devait pouvoir compter sur une équipe de surveillance du lieu de l'émission. Elle était en communication visuelle avec une vigile placée à une fenêtre de l'immeuble impliqué dans l'émission. Lorsque l'équipe de dépistage remarquait le manège d'une camionnette circulant à faible allure, un membre de ce groupe alertait la vigile par signe et l'émission était immédiatement interrompue.
On considère que la moitié des 70 radiotélégraphistes ayant opéré sur notre sol pendant la guerre ont été dépistés par l'occupant. Cinq d'entre eux furent arrêtés dans le cadre de la Mission Samoyède.
Durant les trois mois de présence à Bruxelles de Freddy Veldekens et de son radiotélégraphiste Léon Bar, le système mis en place fonctionna parfaitement grâce aux lieux d'émissions bien diversifiés.
Mais affranchi, un peu trop sûr de lui, Léon Bar va prendre des risques après le départ de Samoyède 1. Il faut reconnaître que les radiotélégraphistes n'accrochaient pas toujours Londres facilement. On les entendait souvent dire; «Mais qu'est-ce qu'ils f…..là-bas, ils dorment?» Beaucoup de «radios» se lamentaient ou fulminaient.
Ils avaient leur nature. Alors, quand le contact n'était pas établi, ils se laissaient dépasser par le temps. Léon Bar qui portait à Londres le surnom de Dormouse et que l'on avait baptisé à Bruxelles
«Ping Pong» était d'une grande ténacité. Lorsqu'il était en possession d'un message codé il n'avait de cesse de le transmettre le plus rapidement possible. C'est cette précipitation qui l'incita à prendre des risques en tentant d'accrocher Londres au mépris des impérieuses mesures de sécurité.
Il fut surpris au cours d'une émission non protégée le 2 août 1943. L'occupant n'avait aucune difficulté à localiser un émetteur. Dès le début de la transmission il dépêchait dans le quartier deux ou trois camionnettes radiogoniométriques ne portant, extérieurement, aucun signe particulier. Assailli, Léon Bar se défendit revolver au poing.
En essayant de prendre la fuite par la descente de gouttière, il perdit un œil. Arrêté il se cantonna dans le mutisme le plus total. Hélas, il avait commis l'imprudence, trop généralisée, de conserver sur lui un petit carnet mentionnant les adresses de ses différents endroits d'émission. Cette arrestation en provoqua une cinquantaine d'autres. Léon Bar fut fusillé à titre d'otage le 10 février 1944 au Tir National à Bruxelles, sous le nom figurant sur sa fausse carte d'identité: Léon Baudhuin. Il avait 26 ans.
Pour l'anecdote, précisons que Léon Bar, accompagné de Freddy Veldekens, avait frôlé l'arrestation, par un coup du sort, le lendemain même de son parachutage. Les deux hommes devaient se rencontrer rue Montagne de la Cour. En remontant vers la Place Royale et en passant devant la librairie tenue par Paul Colin, le rédacteur en chef de «Cas¬sandre», ils eurent leur attention attirée par le trou d'une balle dans la vitrine. Le traître venait d'être abattu par le résistant Arnaud Fraiteur et les Allemands ne se trouvaient pas encore sur les lieux. C'était le 14 avril 1943.

Accessoirement ... très utile
A Bruxelles Freddy Veldekens rend visite à Jan Boon. Le Directeur de l'ex-N.I.R. (Nationaal Instituut voor radiodiffusie) ne lui donne pas l'impression d'entrer dans le mouvement. «J'accepte d'être informé» se contente-t-il de dire. Réponse étonnante de Jan Boon qui n'ignorait pas la présence à Bruxelles d'un homme venu de Londres et dont il avait attendu le parachutage avec la même impatience que François Landrain.
Freddy Veldekens rencontre ensuite Frans Mertens qui avait produit sur Paul Levy une si grande impression lors du fameux dîner de guerre. Il entre aussi en rapport avec un autre homme dont le nom figure sur la liste dressée par Paul Levy: Charles Blaze, agent de police au commissariat de la rue du Taciturne à Bruxelles et qui avait été contacté alors qu'il se trouvait en prison. Charles Blaze est un élément dévoué, chaleureux. En juin 1943 sa femme était concierge dans un vieux mais luxueux hôtel du quartier Léopold, bien pourvu en greniers, en écuries, bref capable de dissimuler bien des choses. Charles Blaze rend de précieux services à Freddy Veldekens en lui fournissant des contacts très utiles. Hélas, il sera arrêté le 30 janvier 1944 (Au total, la Mission Samoyède eut à déplorer 130 arrestations dont 11 morts.)
Freddy Veldekens dira: « Tous mes contacts furent fructueux et tous les amis de Paul Levy s'avérèrent être parmi les grands de la Mission Samoyède. C'est un hommage que je tiens à rendre à Paul pour sa perspicacité, son intelligence, son opiniâtreté, son sens du journalisme, son œuvre clandestine intellectuelle, le service inestimable qu'il a rendu à la Belgique». Freddy Veldekens fera de Frans Mertens son premier adjoint et le chef suppléant du réseau, c'est-à-dire l'homme appelé à lui succéder après son retour à Londres, son temps de présence à Bruxelles ayant été limité à trois mois. En réalité il s'imposera un dépassement de plus d'un mois.
A partir du moment où il avait désigné son successeur, c'est-à-dire Samoyède 2, Freddy Veldekens se devait de le présenter à ses propres agents, d'en informer François Lan¬drain qui avait déjà eu, par Paul Levy, la liaison avec Frans Mertens.
Mais en plus des noms qui lui avaient été communiqués à Londres, Freddy Veldekens avait aussi rendu visite, dès les premiers jours de son parachutage, à un de ses cousins. Edouard Binard qui habitait à Woluwé-Saint-Pierre et plus précisément dans la paroisse de Saint-Paul. Cet homme avait dirigé une firme de construction de récepteurs de radio appelée «Le scarabée d'or». C'était un ingénieur spécialiste de la radio que ni François Landrain, ni Paul Levy ne connaissaient.
Introduit dans l'organisation, présenté à François Landrain.
Edouard Binard allait ainsi devenir un des fils de la toile d'araignée que Veldekens tissa en moins de quatre mois à Bruxelles.
Edouard Binard possédait un atout précieux, il habitait un sommet parfait dans le grand Bruxelles, à l'abri des parasites provoqués par les réseaux électriques d'une grande ville. Du moins aux yeux de Freddy Veldekens, qui n'avait rien d'un technicien.

Des craintes non fondées
En se débarrassant de son parachute, dans la nuit du 12 au 13 mars, Freddy Veldekens s'était bien promis de ne pas revoir sa famille, tout le temps de la durée de sa mission. Arrivé à Londres de Médan il n'avait pas vécu le climat de la capitulation belge du 28 mai et il n'avait pas été plongé, en France non occupée après le 18 juin, dans le bain anti léopoldiste qui avait lessivé des centaines de milliers de Belges.
Même climat à Londres, où on continuait à mettre tous les léopoldistes dans le même sac et à Ies tenir pour favorables à une certaine collaboration. Dopé comme il l'avait été, Freddy Veldekens ne manquait pas de s'interroger sur ses futurs rapports avec les membres de sa famille qu'il savait léopoldistes. Son père, avo¬cat, était bourgmestre catholique de Vlezenbeek. Son frère Jacques, avocat, était bourgmestre catholique de Pepingen.
En avril 1943, Freddy Veldekens rôdait souvent, pour les besoins de sa mission, dans les environs du Palais de Justice et de la Porte de Namur. Il avait ainsi rencontré deux avocats, anciens condisciples, auprès desquels la dissimulation n'était pas possible. Par leur intermédiaire il avait obtenu des
nouvelles de sa famille mais ces deux avocats n'avaient pu résister à la tentation d'informer Maître Paul Veldekens, son père. «Vous savez que votre fils est à Bruxelles?» Ce qui devait arriver ... arriva. Le fils rencontra le père qui tint la promesse de ne rien révéler à sa femme. Mais dans les milieux qu'il fréquentait - souvenons-nous que Frans Mertens était aussi un ancien avocat de formation - Freddy Veldekens ne pouvait pas ne pas passer inaperçu. Il portait sur sa figure la marque de toute la famille des Veldekens: des yeux légèrement bridés, une ossature très prononcée.
De ce fait il était régulièrement interpellé soit par de jeunes avocats, soit par des compagnons d'études «Mais tu es Freddy Veldekens?» Il essayait de nier. Il invoquait des sosies. Mais personne n'était dupe. Et la mère de Freddy Veldekens commença à recevoir des coups de téléphone étranges: «Je suis un ami de Freddy, voulez-vous me le passer?» Ou encore: «J'ai rencontré Freddy Porte de Namur. Est-il en ce moment chez vous?» La mère informa son mari de ces curieux coups de téléphones et le père se trouva dans l'obligation de passer aux aveux: «Oui, j'ai vu Freddy à plusieurs reprises. Il est venu de Londres. Il se trouve en mission à Bruxelles.» Crise d'humeur de la mère, vexée de n'avoir pas été mise au parfum.
Pouvait-elle résister à la tentation de revoir son fils? Le secret de sa présence à Bruxelles étant percé, Freddy Veldekens accepta de rencontrer sa mère. Il apprit ainsi que son léopoldiste de frère (Jacques) était lui aussi informé. Jacques qui, tout en ayant participé comme volontaire aux opérations de mai 1940, était resté le léopoldiste le plus entier de la famille! Etant donné la situation, Freddy Veldekens ne vit plus aucun inconvénient à promettre sa participation à un dîner de famille offert au numéro 88 de la rue Franz Merjay. C'est-à-dire dans l'appartement de son frère ... Jacques!
Si cette adresse est précisée, c'est parce que, à deux pas de là, mais de l'autre côté de la rue, habitait Frans Mertens que Jacques Veldekens connaissait en raison de sa vocation d'avocat et de sa qualité de secrétaire général de la «Radio Catholique», une des associations qui jouissait d'un temps d'antenne à l'I.N.R. (Institut National de Radiodiffusion) avant la guerre. Au cours de la soirée la confiance se rétablit entre les deux frères.
Freddy Veldekens comprit que l'on pouvait continuer à manifester son opposition à ceux qui s'obstinaient à condamner la capitulation du 28 mai par Léopold III, sans pour autant se rallier aux idées colportées par le nazisme. Mais l'attention de Freddy Veldekens allait être attirée par ce concours de circonstances lequel a été mentionné, la présence de l'appartement de Frans Mertens de l'autre côté de la rue. Il avait fait de Frans Mertens Samoyède 2. Le hasard n'arrangeait-il pas les choses pour faire de son frère Jacques Velde¬kens une doublure de Samoyède 2? Il se décida ainsi à découvrir l'essentiel de sa mission et proposa à son frère de prendre le relais si, par malheur, Frans Mertens devait être arrêté. Il fut bien précisé qu'au départ, Samoyède 3 n'aurait qu'une mission passive. Il avait à connaître les contacts de Frans Mertens pour les renouer en cas de coup dur. Mais durant le règne de Samoyède 2 - ce qui resta assez théorique - Samoyède 3 n'avait pas à entrer dans l'action directe. Freddy Yeldekens organisa alors une rencontre Frans Mertens-Jacques Veldekens. Frans, si confiant, si expansif, allait accepter Jacques Veldekens en qualité d'adjoint et de remplaçant éventuel.

Puisque le terrain devenait trop brûlant
Coups de téléphone douteux, contacts de famille trop fréquents, identifications de plus en plus nombreuses dans la rue ... le terrain devenait trop brûlant pour Freddy Veldekens.
Sa mission était structurée. Des terrains de parachutage avaient été repérés à la faveur du fameux dîner. La famille jouissait d'une maison de campagne dans les environs de Hal. Frans Mertens pouvait compter sur le dévouement total et le sens de la discrétion d'un garde-chasse nommé Theophil Jacobs. Il avait donné son accord pour constituer un comité de réception lors des parachutages. Il s'était même assuré le concours de gendarmes. Gendarmes et gardes-chasses connaissent bien les moindres replis, les moindres reliefs des territoires placés sous leur contrôle. Même de nuit. Freddy Veldekens avait sa doublure et celle-ci son successeur éventuel. La fameuse règle de trois, qui prévalait dans le travail clandestin, était respectée, au sommet du moins. Bref, la toile était solidement tissée. Il ne restait plus à Samoyède 1 qu'à prendre le chemin du retour, son temps de présence à Bruxelles étant déjà supérieur d'un mois par rapport aux instructions.
Il avait reçu à Londres, comme point de chute pour son retour, le Consulat d'Angleterre à Genève. Mais encore fallait-il trouver la filière, à partir de Bruxelles.
C'est l'agent parachutiste Coyette qui lui refila le bon tuyau. Il n'en était plus, lui, à son premier «aller-retour ». «Va voir Story à la Banque de Bruxelles» lui conseilla-t-il. Story un héros gantois de la
résistance qui occupait un merveilleux bureau de la Brufina, rue de la Régence, mais qui n'eut pas la chance de connaître la Libération. Arrêté, il fut fusillé. Mais il avait indiqué l'itinéraire à suivre à Freddy Veldekens dont le voyage de retour ne fut pas aussi long que celui de Paul Levy. Cependant, il ne fut pas de tout repos. Le contact de Paris étant brûlé, il se dirigea, par ses propres moyens, vers la frontière suisse où une providentielle embûche le fit buter contre une corde ce qui lui valut une vertigineuse descente de falaise qui l'amena en territoire helvétique.
Avant de quitter Bruxelles, il avait remis à Frans Mertens une très grosse part de l'argent qu'il avait reçu à Londres, soit près de 100.000 fr. Pour disposer d'un peu d'or, en guise d'argent de poche jusqu'à Genève, il avait acheté, assez cher, une pièce de 20 dollars. En prime, la femme d'un gardien-chef de la prison de Saint-Gilles lui avait fait don d'une bague en or. C'était sa bague de fiançailles, reçue de Van Overmeire, un homme qui rendit de grands services, avec courage et discrétion, à des résistants emprisonnés à Saint-Gilles.




Paul M.G. Lévy, fondateur de Samoyède



(Source bibliographique et photographiques : La Mission Samoyède – Les maquisards de la Radio
Nationale Belge 1940-1944 par Ghislain Lhoir. Editions Didier Hatier 1984.)


Notes sur Paul M.G. Levy : http://rusra-kuiad.blogspot.com/2005/11/0316-paul-mg-lvy-lamour-est-plus-fort.html
 
 
Note: 5
(1 note)
Ecrit par: prosper, Le: 16/06/11


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